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VERNE Jules - Comptoir Littéraire

Le sujet fut encore repris dans ''Les aventures du capitaine Hatteras'' et dans '' Les .... Mais Jules Verne avait acquis une incontestable technique, tant sur le plan .... de son aérostat, le ''Victoria'', qui a été construit d'après ses dessins. ...... La nouvelle, alors intitulée ''Pierre-Jean'', datait de la jeunesse de Jules Verne.




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André Durand présente

Jules VERNE

(France)

(1828-1905)

 INCLUDEPICTURE "http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/b6/Jules_Verne.jpg" \* MERGEFORMATINET 

Au fil de sa biographie s’inscrivent ses œuvres
qui sont résumées et commentées (surtout ‘’Vingt mille lieues sous les mers’’, ‘’Le tour du monde en quatre-vingts jours’’ et ‘’Famille sans nom’’).


Bonne lecture !
Il est né le 8 février 1828, à Nantes, dans une confortable demeure de la rue Olivier-de-Clisson, dans l’ancien quartier des armateurs, sur l’île Feydeau, entre deux bras de la Loire, non loin de l’Atlantique. Nantes était alors véritablement un grand port où arrivaient des bateaux du monde entier, ce qui a pu lui donner le goût des voyages et de la navigation : «À voir passer tant de navires le besoin de naviguer me dévorait.» (‘’Souvenirs d’enfance et de jeunesse’’).
Il était le fils de bourgeois à l’esprit rigide : Pierre Verne, un riche avoué né dans la Brie mais élevé à Paris, qui lui légua le goût de la poésie et de la musique, et Sophie Allote de la Fuÿe, qui était issue d’une famille nantaise de navigateurs et d’armateurs appartenant à la petite noblesse. Il était l’aîné d’une famille, «très heureuse» allait-il dire, de cinq enfants, comprenant son frère, Paul, né un an après lui, son «jumeau», son «plus cher ami», et qui allait devenir marin, et trois sœurs, Anna, née en 1836, Mathilde, née en 1839, et Marie, née en 1842. Il eut une grande complicité avec son frère, courant avec lui les quais où accostaient sans cesse des trois-mâts océaniques, où retentissaient les appels des sirènes et les cris des équipages embarquant pour de lointaines expéditions, où s’élevaient Ies fumées des «steamers», où frissonnaient les grandes voiles des trois-mâts, tout cela concourant à leur donner le goût de l’aventure, la passion des voyages. Malgré son jeune âge, en cachette de ses parents, il fréquentait l’estaminet de ‘’L’homme-qui-porte-trois malices’’, dont le patron était un vieux loup de mer retiré des voyages, Jean-Marie Cabidoulin ; il y passait de longues heures à entendre les récits de navigations et de naufrages colportés par des marins venus du monde entier. Il nourrissait aussi son imagination à l’écoute des nombreuses légendes, croyances et superstitions qui depuis toujours avaient cours au sein de la marine, qu’il s’agisse du bateau fantôme, hanté par les âmes en peine, des îles désertes et des bouteilles à la mer, de l’oiseau maudit, des pieuvres, calmars et krakens géants, de la baleine blanche ou du grand serpent de mer : «J’ai vécu dans le mouvement maritime d’une grande ville de commerce, point de départ et d’arrivée de nombreux voyages au long cours […] Que d’excursions on faisait ensemble sur la Loire dans des bateaux qui prenaient l’eau. À quinze ans, nous avions exploré tous les coins et recoins jusqu’à la mer. Qu’ils étaient redoutables ces bateaux et quels risques nous courions ! Quelquefois, j’étais capitaine ; quelquefois, c’était Paul. Mais Paul était le meilleur de nous deux.» (‘’Souvenirs d’enfance et de jeunesse’’). Ils avaient un vieil oncle, ex-armateur qui les berçait de ses récits de voyages au Vénézuéla : «Nous l’appelions l’oncle Prudent […] Caracas, c’était en Amérique, cette Amérique qui me fascinait déjà.»
ll goûta les joies paisibles de la navigation fluviale de Tours à Paimboeuf, sur la Loire à l’embouchure de laquelle la famille passait les vacances, dans une maison de campagne de Chantenay. À côté, se trouvait une usine où il aimait «regarder les machines fonctionner, debout pendant des heures. Ce goût m’est resté toute ma vie et j’ai autant de plaisir à regarder une machine à vapeur ou une belle locomotive qu’à contempler un tableau de Raphaël ou du Corrège. Mon intérêt pour les industries a toujours été un trait marquant de mon caractère.»
À partir de 1837, lui et Paul furent élèves à l’école Saint-Stanislas. Il s’y distingua en géographie et en musique. Il fit alors un premier exploit qu’il conta dans ses ‘’Souvenirs d’enfance et de jeunesse’’ : «Un jour […] je me hasardai et j’escaladai les bastingages d’un trois-mâts, dont le gardien faisait son quart dans une buvette du voisinage. Me voilà sur le pont. Ma main saisit une drisse et la fait glisser dans sa poulie ! Quelle joie ! […] Je me penche sur cet abîme. Les odeurs fortes qui s’en dégagent me montent à la tête, ces odeurs où l’âcre émanation du goudron se mélange au parfum des épices […] Je sors […] Et là, j’ai l’audace d’imprimer un quart de tour à la roue du gouvernail ! Il me semble que le navire va s’éloigner du quai […] et c’est moi, marin de huit ans, qui vais le conduire en mer !» Un jour, il avait loué une mauvaise chaloupe à voile qui coula à pic à deux lieues de la maison familiale, se retrouva naufragé sur un banc de sable au milieu de la Loire, et se crut devenu un nouveau Robinson Crusoé !
Au cours de l’été 1839, alors qu’il était âgé de onze ans, il aurait manifesté son caractère téméraire quand, pour plaire à sa cousine, Caroline Tronson, dont il était amoureux fou et qui, pour l'éprouver, lui avait réclamé un collier de corail, il se serait embarqué comme mousse à bord d’un trois-mâts, la “Coralie”, long courrier qui appareillait pour les Indes. Son père, averti par des témoins, serait parti à sa poursuite en «pyroscaphe» (nom d’un des premiers bateaux à vapeur), l’aurait rattrapé in extremis à la première escale, à Paimboeuf, aurait payé un jeune homme pour le remplacer et l’aurait ramené à Nantes pour lui infliger une sévère correction, une fessée déshonorante mais féconde car, si, le visage couvert de larmes et rougi par les taloches patemelles, il aurait dit à ses parents : «Je vous promets de ne plus voyager qu’en rêve», elle aurait fait de lui le plus formidable des auteurs de voyages imaginaires.  Pourtant, dans ses ‘’Souvenirs d’enfance et de jeunesse’’, il allait rester muet sur cette fugue romanesque que rapporta la tradition.
En 1840, lui et Paul entrèrent au petit séminaire de Nantes où il supporta mal la discipline religieuse, ce qui lui fit rejeter l’éducation très stricte de son père. Ses condisciples assurèrent qu’il couvrait tableaux noirs et cahiers de curieuses machines aériennes et maritimes, qu’il imagina même et construisit sur le papier «un éléphant omnibus à vapeur». Était-ce un nouveau Léonard de Vinci qui s'épanouissait sous le ciel de Nantes? Le besoin d'écrire apparut alors chez lui qui indiqua : «J’ai commencé à écrire à l’âge de douze ans. Uniquement de la poésie, de l’affreuse poésie.»
Également bon musicien, il composa en 1842 une chanson intitulée ‘’À ma chère mère’’. Il révéla : «Je comprenais l’harmonie, et je crois que si je m’étais engagé dans une carrière musicale, j’aurais eu moins de difficulté à réussir que bien d’autres.»
En 1844, il entra en rhétorique au Collège royal de Nantes. Attiré par la littérature, il lut Molière, Shakespeare, Ossian, Byron, Walter Scott, les romantiques allemands (dont Hoffmann et Chamisso), Chateaubriand, Charles Nodier, Théophile Gautier, Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Alexandre Dumas père, Dickens (il allait affirmer : «J’ai lu tout Dickens au moins dix fois»), Fenimore Cooper, le père du roman maritime («J’ai troujours été un grand admirateur des romans de Cooper. Il y en a quinze que je considère comme immortels»), et, surtout, Victor Hugo : «J’étais au plus haut point sous l’influence de Victor Hugo, très passionné par la lecture et le relecture de ses œuvres. À l’époque je pouvais réciter par cœur des pages entières de ‘’Notre-Dame de Paris’’, mais c’était ses pièces de théâtre qui m’ont le plus influencé, et c’est sous cette influence qu’à l’âge de dix-sept ans j’ai écrit un certain nombre de tragédies et de comédies, sans compter les romans. Ainsi, j’ai écrit une tragédie en cinq actes en vers intitulée ‘’Alexandre VI’’, qui était la tragédie du pape Borgia. Une autre tragédie en cinq actes, en vers, écrite à l’époque, était ‘’La conspiration des poudres’’ avec Guy Fawkes comme héros. ‘’Un drame sous Louis XV’’ était une autre tragédie en vers, et, comme comédie, il y en a eu une en cinq actes qui s’appelait ‘’Les heureux du jour’’.»
En 1846, il obtint son baccalauréat.
En 1847, son père, qui avait décidé qu’il deviendrait juriste, lui interdisant de devenir marin, l’envoya à Paris étudier le droit. Il l’éloigna ainsi de Caroline dont il était toujours amoureux mais qui épousa un autre homme. Elle ne fut pas la seule. Plusieurs jeunes Nantaises se détournèrent de lui, y compris celle qui n’apprécia pas qu’en parlant de son corset il ait chuchoté : «Ah ! que ne puis-je pêcher la baleine sur ces côtes !» Il écrivit à sa mère : «Les jeunes filles que j’honore de mes bontés se marient toutes invariablement dans un temps rapproché !» Vraisemblablement, il n’apparaissait pas comme un bon parti. Déçu dans ses amours, il fonda à Paris, avec des amis célibataires, le club des ‘’Onze-sans-femmes’’, histoire de se réunir chaque semaine autour d’un bon repas. Ce serait à l’occasion d’une de ces joyeuses soirées qu’il aurait écrit un poème intitulé ‘’Lamentations d'un poil de cul de femme’’ qui allait paraître, en 1854, dans ‘’Le nouveau Parnasse satirique du XIXe siècle’’, anthologie de poèmes publiée à Bruxelles.
Cependant, petit à petit, ses amis se marièrent, sauf lui ! Il écrivit alors à sa mère : «Je veux me marier ; il faut me marier, je dois me marier. Il n’est pas possible que la femme qui doit m’aimer ne soit pas encore pondue ! […] Trouvez-moi une femme bossue et qui ait des rentes.»
À Paris, installé dans une petite mansarde (cent vingt marches à grimper !), vivant «sur une petite pension que mon père m’allouait», faisant «une ou deux spéculations en Bourse», il étudia nonchalamment le droit et se consacra plutôt à l’amitié et aux lettres. Il retrouva son cousin, le mathématicien et physicien Henri Garcet, put apercevoir Victor Hugo siégeant à l’Assemblée, se consacra à l’écriture de poèmes, de chansons sur ses propres musiques, et, surtout, de pièces de théâtre (vaudevilles, opérettes, tragédies) avec lesquelles il s’imagina capable de faire fortune car l’époque, dominée par Victor Hugo et Alexandre Dumas père, en était une de théâtre, de grands drames. Il fréquenta des artistes et bohèmes influencés par les idées républicaines, ses sympathies démocratiques, dès cette époque, étant certaines, mais ses affinités le portant surtout vers les saint-simoniens et les anarchistes. Il passait aussi dans quelques salons, ce qui lui permit de faire la connaissance d’Alexandre Dumas fils, qui était auréolé du succès de ‘’La dame aux camélias’’ : «On est presque tout de suite devenus amis. Il fut le premier à m’encourager. […] Il m’a présenté à son père.»
Il écrivit :
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‘’Une promenade en mer’’
(1847)

Vaudeville en un acte

En 1820, le ‘’Saint-Dunstan’’ rencontre un contrebandier français, le ‘’Passe-Partout’’, qui cherche à débarquer sa marchandise sur l'île de Wight. À bord du ‘’Saint-Dunstan’’, les vivres manquent, et le capitaine, Lord Gray, imagine de se ravitailler sur le bateau français, en lui donnant une bonne leçon. Comme il fait calme plat, on décide de l'attaquer avec les embarcations de bord. Ceux qui sont restés à bord sont tous malades et distinguent mal ce qui se passe. Or le canot revient... aux mains des Français qui se rendent maîtres du ‘’Saint-Dunstan’’. Ils font faire un repas par le cuisinier, Jack. Le patron contrebandier utilise alors les canots anglais et ses prisonniers pour débarquer clandestinement sa marchandise.

Commentaire

Dans cette pièce humoristique et plaisante, pour la première fois, Jules Verne mit en scène la mer et les bateaux. S'il ridiculisa ici l'aristocratie anglaise, il allait montrer pour elle une véritable admiration, avant que l'anglophobie devienne récurrente dans ses écrits.
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‘’Le quart d'heure de Rabelais’’
(1847)

Comédie

L'ex-amant d'une aubergiste réserve une table chez elle pour un souper avec sa nouvelle maîtresse. Celte-ci, qui I'a incité à choisir cette auberge, ne vient pas le rejoindre, lui envoyant un mot pour lui dire qu'elle rompt. Il mange donc avec son ex-amante. Mais, à la fin du repas, il n'a pas assez d'argent pour régler la note, et elle le fait jeter en prison.

Commentaire

L’expression «le quart d’heure de Rabelais» désigne le moment délicat où il faut payer.
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‘’La conspiration des poudres’’
(1848)

Drame

Commentaire

C’est un drame historique à la Hugo.
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En 1848, Jules Verne, semble-t-il, ne prit pas une part active à la révolution. Ne lui avait-il pas fallu enfin étudier le droit avec sérieux, puisqu’il obtint sa licence le 3 août? Mais il suivit avec intérêt quelques séances de l'Assemblée constituante.
Alexandre Dumas père l’aida à monter une de ses pièces :
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“Les pailles rompues”
(1850)

Pièce de théâtre

Commentaire

Cet acte en vers fut créé le 12 juin 1850 au Théâtre-Lyrique, et, la critique ayant été indulgente, joué douze fois. Cependant, la pièce fit à peine ses frais.
Un ami fortuné paya l’édition en volume.
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Jules Verne passa ses vacances à Nantes où ‘’Les pailles rompues’’ furent représentées.
En 1851, il soutint sa thèse et obtint le grade d’avocat. Il devait entrer dans une étude mais son dirigeant mourut quelques jours auparavant. Il aurait fait un bon avocat, mais n’allait utiliser son titre d’avocat que trois fois, comme témoin aux mariages de ses sœurs.
Il écrivit à son père : «Je puis faire un bon littérateur et ne serais qu’un mauvais avocat.[…] Il faut […] agir dans le présent et avoir foi dans l’avenir.» Il lui demanda de l’aider financièrement : tout coûtait cher et comment résister à l’achat d’un Walter Scott «complet et bien relié, trente-deux volumes pour soixante francs»? Son père tenta de lui serrer la vis, mais il le convainquit et obtint l’argent avec lequel il acheta les souliers vernis qui lui permettraient d’aller dans un chic salon littéraire.
De ce fait, il se lia à Jacques Arago, frère du célèbre astronome, ancien explorateur auteur d'un ‘’Voyage autour du monde’’ et vulgarisateur scientifique qui lui ouvrit la porte des pays lointains et des terres vierges, et lui fournit de nombreux conseils et pistes de recherches. Il rencontra chez lui de nombreux voyageurs et géographes.
Se passionnant pour la science et ses découvertes les plus récentes, les mathématiques, la physique, il passait ses journées sous la coupole de la Bibliothèque Nationale, rue de Richelieu, où il dévorait tous les traités et revues scientifiques, travaillant à acquérir tout un vocabulaire à la mesure de son ambitieux projet d’une série romanesque ayant pour thème les découvertes scientifiques et techniques de son temps. Il en avait même trouvé le titre : ‘’Le roman de la science’’. Son confrère et aîné, Alexandre Dumas, I'encourageait dans cette voie novatrice.
Il subsistait difficilement en écrivant des comédies légères et des livrets d'opérettes.
La revue “Le musée des familles”, que dirigeait le Breton Pitre-Chevalier, publia une de ses pièces et deux nouvelles :
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“Les châteaux en Californie”
(1851)

Pièce de théâtre

Cette saynète, sous-titrée «Pierre qui roule n’amasse pas mousse», porte sur le problème de la ruée vers l’or
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“ Les premiers navires de la marine mexicaine”
(1851)

Récit historique

Les équipages de deux navires espagnols s’insurgent, et les deux navires sont vendus à la jeune Confédération mexicaine. Les meneurs sont châtiés.

Commentaire

Jules Verne y plaça le Mexique en Amérique du Sud !
La nouvelle, reprise sous le titre ‘’Un drame au Mexique’’, fut publiée en 1876 à la suite de ‘’Michel Strogoff’’.
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“Un voyage en ballon”
(1851)

Nouvelle

En Allemagne, dans les années 1850, le narrateur, un jeune garçon, voulut voler dans un ballon avec trois de ses camarades. Mais, à la suite de leur désertion, il se retrouva seul avec un fou qui s'était embarqué clandestiment et qui prit le contrôle de l'aérostat qui fut emporté par la tempête. Le fou, qui souhaitait s'écraser au sol comme les innombrables aéronautes qu'il citait, finit par se jeter dans le vide, au désespoir du narrateur.

Commentaire

Cette nouvelle, prétexte à un cours didactique d'histoire de l'aérostation, à une nomenclature des principales catastrophes aéronautiques de l'époque, vaut surtout par la scène de la tempête. La lutte entre le fragile engin de locomotion et les éléments déchaînés préfigurait les futures scènes de ‘’Cinq semaines en ballon’’ mais aussi de ‘’L'île mystérieuse’’. Cependant, Jules Verne concluait en souhaitant que «ce terrible récit, en instruisant ceux qui me lisent, ne décourage donc pas les explorateurs des routes de l'air».
Ce fut la première ébauche du ‘’Voyage en I'air’’, écrit dix ans plus tard et qui, sur les conseils d'Hetzel, allait adopter le titre définitif de ‘’Cinq semaines en ballon’’.
La nouvelle fut publiée dans ‘’Le musée des familles’’.
Elle fut reprise sous le nom ‘’Un drame dans les airs’’.
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En 1852, Jules Verne devint le secrétaire d’Édouard Seveste qui rouvrait l’”Opéra national” sous le nom de “Théâtre-Lyrique”.
Il écrivit :
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‘’Monna Lisa’’
(1851)

Comédie

Léonard de Vinci peint la ravissante Monna Lisa, épouse de Joconde, un élégant seigneur de Florence. De tendres sentiments inavoués germent entre le peintre et son modèle. Mais, à l'instant de déclarer sa flamme, Léonard est distrait par un modèle en qui il voit son futur «Judas». Il s'élance aussitôt derrière lui, abandonnant Monna Lisa...

Commentaire

La pièce, commencée en 1851, en collaboration avec Michel Carré, ne fut achevée que des années plus tard. Jules Verne la lut pour la première fois en 1874 devant l'académie d'Amiens. Elle ne fut jamais jouée, et publiée pour la première fois en 1974.
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“Martin Paz”
(1852)

Nouvelle

À Lima, au Pérou, trois classes sociales, Indiens, Métis et Espagnols, rivalisent de haine et de mépris. L'Indien Martin Paz lutte avec le Métis André Certa pour gagner l'amour de Sarah, la fille du vil juif Samuel. Les autres Indiens ne pardonnent pas à Paz cette «trahison». Martin Paz et Sarah meurent finalement ensemble, alors que le canot dans lequel ils prennent place s'engloutit dans le tourbillon d'une cataracte.

Commentaire

Cette nouvelle historique, d’abord intitulée ‘’L'Amérique du Sud. Moeurs péruviennes’’, est marquée par la judéophobie.
Jules Verne allait reproduire sa fin dans celle de ‘’Famille Sans-Nom’’.
Elle fut publiée dans ‘’Le musée des familles’’, puis en 1875 à la suite du ‘’Chancellor’’.
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Jules Verne, qui écrivait alors presque exclusivement pour la scène, fit jouer :
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“Le colin-maillard”
(1853)

Opéra-comique

Casimir Bonneau, fleuriste de la Cour, vit avec sa sœur, Pélagie, une demoiselle de quarante-sept ans, qui a juré de ne marier leurs trois nièces, Florine, Colette et Brigitte, qu'une fois mariée elle-même. Les trois jeunes filles trouvent le moyen de hâter ce mariage. Un vieux financier, le baron de la Verdure, a en effet écrit une lettre d'amour à Colette. Elles ont glissé cette missive dans la corbeille de Pélagie, qui a entrepris une correspondance amoureuse avec le vieux beau, sans toutefois qu'ils se rencontrent. Le baron se rend à un rendez-vous de Pélagie, dans le bois de Meudon, croyant y rencontrer Colette. Les trois jeunes filles y convoquent leurs amoureux : Léonidas, «soldat du roi et amoureux de chaque belle», Cyprien, «peintre aussi galant que fidèle» et Cotylédon qui, «faute de mieux, étudie la pharmacie». Le baron, arrivé bon premier au lieu du rendez-vous, a bien du mal à rester seul et finit par vider la place. Les trois jeunes gens, qui ont d'abord dérobé les éléments principaux du repas, se font un ami de Casimir Bonneau, en les lui rendant, en prétendant qu’ils ont été enlevés par un faune, un sylvain et un corbeau. Pendant l'absence de Pélagie et de Casimir, qui sont allés prendre une commande dans un château voisin, les jeunes gens et jeunes filles proposent au baron une partie de colin-maillard. Colette promet au baron de se laisser prendre lorsque ce sera le tour du financier, mais se fait remplacer par Pélagie qui ne se doute de rien. Le baron, toujours les yeux bandés, file le parfait amour avec Pélagie ; lorsqu'il ôte son bandeau, il est stupéfait de ne pas voir Colette, tandis que Pélagie reconnaît Polydor, celui qui l'avait plantée là le jour de leurs noces, il y a vingt ans. Le baron, assailli par tous les personnages de la pièce, se voit forcé d'épouser Pélagie, ce qui permettra trois autres mariages.

Commentaire

L’opéra-comique fut écrit en collaboration avec Michel Carré, et fut accompagné d’une musique d'Aristide Hignard.
Il fut créé au Théâtre Lyrique, le 28 avril 1853, reçut une critique dithyrambique et eut quarante représentations.
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‘’La Guimard’’
(1853)

Drame

Le peintre Jacques-Louis David (1748-1825) fait poser son amante, Marie-Madeteine Guimard (1743-1816), une célèbre danseuse de l'Opéra. Elle voit qu’il est séduit par une fillette de l'atelier. Elle la fait enfermer au couvent, et cela finit mal. Abandonnée, la Guimard s'adresse au public, son «vrai amant», lui demandant de l'applaudir, ajoutant, suppliante, «si vous n'êtes pas manchots»...

Commentaire

La pièce, inspirée du ‘’Chef-d'oeuvre inconnu’’ de Balzac, est pathétique et ambitieuse.
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‘’Un fils adoptif ‘’
(1853)

Pièce de théâtre en un acte

Isidore Barbillon vit chez son oncle Dumortier, qui reçoit la visite du baron d'Entremouillettes et de sa nièce, Césarine, dont Isidore est amoureux. Mais le baron, imbu de sa personne, ne souhaite marier sa nièce qu'à un personnage de haut rang. Alors naît dans l'esprit d'Isidore une idée : se faire adopter par le baron après lui avoir sauvé la vie. Il imagine toutes sortes de stratagèmes, mais, immanquablement, c'est le baron qui lui sauve la vie... À la fin, il consent au mariage.

Commentaire

La pièce fut écrite en collaboration avec Charles Wallut.
Assez mouvementée, elle tire son comique du fait qu’arrive tout le contraire de ce qu’Isidore avait manigancé et qu'à chaque fois il tombe dans le piège qu'il avait lui-même préparé, étant alors obligé d'avoir recours à l'aide de celui qu'il voulait sauver. La volte-face du baron, à la fin de la pièce, paraît peu crédible.
Bien qu'elle ne fut jamais représentée du vivant de Jules Verne, la pièce n'était point inconnue des critiques. René Escaich en retrouva une version qui fut l'objet d'une adaptation probablement abrégée pour la radiodiffusion française, diffusée sur la chaîne France-Inter le 5 avril 1950..
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Au début de 1854, Jules Verne accepta de quitter son emploi au Théâtre-Lyrique et de rentrer à Nantes, comme le lui demandaient ses parents qui étaient désireux de mettre fin à son célibat. Mais il déclina les propositions qui lui furent faites et, en avril, refusa de succéder à son père, qui dut donc mettre en vente son étude. Il n'accepta pas davantage de succéder à Édouard Séveste, décédé, à la tête du Théâtre-Lyrique.
Il fit paraître dans le magazine ‘’Le musée des familles’’ :
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“Maître Zacharius ou l'horloger qui a perdu son âme”
(1854)

Nouvelle

Maître Zacharius, horloger genevois de la Renaissance, construisait les plus merveilleuses horloges du monde. Mais, possédé par l’orgueil de son art, il voulut connaître le secret du temps et, tel Frankenstein, conçut alors des monstres hybrides. Un beau jour, toutes ses créations s’arrêtèrent l’une après l’autre, pour d'inexplicables raisons. Comme il vivait au rythme de ses montres, il se sentit dépérir. Survint un personne bizarre, le seigneur Pittonaccio, qui offrit de lui dire comment dompter ses montres, à condition qu'il lui donne sa fille en mariage, et commença à le tourmenter. Épuisé, humilié, Maître Zacharius mourut à minuit, au pied d’une horloge sur le cadran de laquelle les mots suivants s’inscrivaient : «Qui tentera de se faire l’égal de Dieu sera dammé pour l’Éternité».

Commentaire

La nouvelle nous plonge dans une atmosphère mi-merveilleuse mi-fantastique. Ce texte fait également penser au ‘’Portrait de Dorian Gray’’ d’Oscar Wilde, pour l'efficacité du suspens et le questionnement éternel sur l'aspect inexorable du temps.
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‘’Les compagnons de la Marjolaine’’
(1855)

Opéra-comique en un acte

Boniface, propriétaire de l'auberge de Saint-Paterne, ne veut pas de Simplice, le passeur du bac de St-Romans-sur-l'Isère, pour époux de sa fille, Marceline, car il le trouve poltron et niais ; de plus, il est pauvre ! Pourtant, l'aubergiste est lui-même sous la coupe de sa seconde femme, Monique. Voici qu'arrivent deux «compagnons de la Marjolaine», «une troupe de jeunes drôles qui vont de village en village, séduisant les femmes, enlevant les filles, buvant les meilleurs vins des celliers et rossant les hôtelliers récalcitrants. On les reconnait à la marjolaine qu'ils portent à la boutonnière» : ce sont le vigneron Guerfroid et le pastoureau Landry. Ils ont l'intention de séduire les deux femmes. Simplice, contraint de défendre Marceline, trouve le courage d'abord de feindre de vouloir entrer dans la confrérie, puis, lorsqu'il se découvre deux poings solides, de tenir tête aux mauvais gaillards. Il finirait cependant par passer un triste quart d'heure, lorsqu'heureusement, grâce à un vieux bouquet fané mais tout enrubanné, Guerfroid reconnaît en Simplice celui qui l'a un jour sauvé de la noyade dans l'Isère. Et les deux compagnons de la Marjolaine contraignent Boniface à consentir au mariage de Simplice avec Marceline.

Commentaire

L’opéra-comique fut écrit en collaboration avec Michel Carré, sur une musique d' Aristide Hignard.
Il fut créé au Théâtre Lyrique, le 6 juin 1855 et ne fut représenté que vingt-quatre fois.
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‘’Le mariage de M. Anselme des Tilleuls. Souvenir d'un élève de huitième’’
(1855)

Nouvelle

Le marquis Anselme des Tilleuls, vingt-sept ans, est plutôt laid et faible d'esprit. Son noble titre et la rente qui va avec lui viennent de son ancêtre, Rigobert, qui avait, près de mille ans auparavant, soigné l'indigestion du roi Louis le Bègue avec une simple feuille de tilleul. Malgré son rang et malgré les efforts de son mentor, le professeur Naso Paraclet, un latiniste distingué, il lui est difficile de trouver une épouse.

Commentaire

Cette nouvelle ironique est parfois grivoise.
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En 1855, Jules Verne visita l’Exposition universelle de Paris.
En 1851, il avait commencé une nouvelle intitulée ‘’Les fiancés bretons’’, qu’il reprit et publia dans ‘’Le musée des familles’’, sous le titre :
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“Un hivernage dans les glaces”
(1855)

Nouvelle

Dans le port de Dunkerque, on accueille le brick ‘’La jeune hardie’’ qui devrait être commandé par le capitaine Louis Cornbutte le fils du grand capitaine Jean Cornbutte. Le curé et la jeune fiancée de Louis, Marie, sont là car promesse avait été faite que le mariage aurait lieu à l’arrivée du bateau. Malheureusement, le jeune fiancé n’est pas à bord. Le second, André Valsing, qui a ramené le bateau au port, indique qu’au large de la Norvège il a essuyé une grosse tempête, au cours de laquelle le capitaine et d’autres matelots auraient été secourus par un équipage norvégien. Jean Cornbutte affrète un bateau pour une expédition de secours à laquelle se joint Marie. Tout au long du voyage qui s’avère très difficile, André Valsing tente de séduire la jeune fille. L’expédition, qui est équipée de manteaux de fourrures et de traîneaux à chiens, est contrainte à un «hivernage dans les glaces», où elle a à faire face à une attaque d'ours polaires, à un ensevelissement sous la neige, au froid intense ; à résister au scorbut ; etc.. Jean Cornbutte retrouve enfin son fils, qui est accompagné de deux matelots norvégiens. Devant les retrouvailles de Louis et de Marie, André Valsing est jaloux et provoque une révolte de l'équipage. Au cours du conflit succombe Louis Cornbutte. Le calme revenu, le bateau peut enfin rentrer au port.

Commentaire

En 1865, quatre ans après son voyage en Norvège, Jules Verne reprit la nouvelle.
En 1874, elle figura dans le recueil ‘’Le docteur Ox’’.
Le sujet fut encore repris dans ‘’Les aventures du capitaine Hatteras’’ et dans ‘’Les chasseurs de fourrure’’.
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En 1856, deux pièces musicales de Jules Verne furent acceptées, l'une au Théâtre-Lyrique, l'autre à l'Opéra-Comique. Cette dernière était ‘’La mille et deuxième nuit’’, qui ne fut jamais représentée.
Cette année-là, il rencontra, au mariage d’un ami d’Amiens, Honorine du Fraysne de Viane, une Amiénoise de vingt-six ans, veuve Morel et déjà mère de deux enfants. À l’aise, spirituelle, elle aimait les arts et la musique, comme lui. Il l’épousa le 10 janvier 1857 à Saint-Eugène, à Paris. Elle lui apporta une dot de quatre-vingt mille francs.
Comme l’écriture n’allait pas suffire à faire vivre le foyer, Jules Verne sollicita la compréhension généreuse de son père, qui se laissa persuader et lui permit de devenir agent de change chez Eggly, rue de Provence à Paris, entra à la Bourse et allait y rester dix ans. Dès lors, il se leva chaque matin à cinq heures, pour lire, se documenter, écrire jusqu’à dix heures, et passer le reste de sa journée à la Bourse. Il y fit, dit-on, «plus de bons mots que de bonnes affaires».
En 1857, avec la complicité du musicien Aristide Hignard, un ami d’enfance, il publia le recueil ‘’Rimes et mélodies’’.
Se faisant critique d’art, il publia ‘’Salon de Paris’’.
En 1858, Baudelaire, en publiant sa traduction des ‘’Aventures d'Arthur Gordon Pym’’, lui fit découvrir Edgar Poe.
Il fit jouer :
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‘’Monsieur de Chimpanz钒
(1858)

Opérette en un acte

Isidore, le fils d’un marchand de tupipes, se déguise en chimpanzé pour s’introduire au musée d’histoire naturelle que dirige le père de sa belle, la charmante Étamine. C’est un zoologiste hollandais, M. van Carcass, qui rêve de récupérer les peaux des personnes qu’il rencontre. Étamine, qui reconnaît son amoureux sous le déguisement, joue le jeu et annonce à son père qu'elle s'est éprise d'un singe. Lorsque lsidore se révèle enfin, il menace, si le papa lui refuse sa fille, de raconter partout qu'il s’est laissé duper par une peau de singe...

Commentaire

La pièce, composée avec Aristide Hignard et Michel Carré, est fantaisiste.
Elle fut jouée aux Bouffes-Parisiens que dirigeait Jacques Offenbach.
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En juillet 1859, en compagnie de son ami Aristide Hignard, Jules Verne fit un voyage dans les Îles britanniques, visitant en Angleterre le chantier de construction du ‘’Great Eastern’’ (un paquebot transatlantique anglais lancé en 1858 qui était le plus grand navire jamais construit à son époque, qui reliait la Grande-Bretagne à la côte Est des États-Unis), se rendant jusqu’en Écosse, pays de ses ancêtres maternels et qu’il allait particulièment aimer, où ils visitèrent en particulier, sur l’île rocheuse de Staffa, la grotte de Fingal, chère à Macpherson et à Walter Scott. Il écrivit alors :
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‘’Voyage à reculons en Angleterre et en Écosse’’
(1859)

Roman

Jacques et Jonathan, deux Parisiens, veulent visiter l'Angleterre et l'Écosse. Le chemin pour s'y rendre est long, car ils doivent transiter par Nantes et Bordeaux, d'où le qualificatif «à reculons».

Commentaire

Ce récit de voyage est mené avec humour et ironie. Jules Verne y montra toute son admiration pour Walter Scott.
L'ouvrage est intéressant, car il est antérieur aux premiers ‘’Voyages extraordinaires’’, et Jules Verne commença déjà à transformer ce récit de voyage réel en roman, suivant sa tendance à fictionner la réalité. Il allait en reprendre de nombreux passages dans ‘’Les lndes noires’’ (1877) qui se déroulent en Écosse.
Le titre original était ‘’Voyage en Angleterre et en Écosse’’. Hetzel refusa de le publier en 1862. Le manuscrit original fut retrouvé dans les archives de la ville de Nantes qui le publia en 1981.
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Jules Verne fit jouer :
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‘’L’auberge des Ardennes’’
(1860)

Opéra-comique en un acte

L'auberge, qui est «isolée au milieu de la forêt des Ardennes», est pleine ; Julien, le fils de l'aubergiste Richard, vient d'épouser Claudine, mais n'a plus d'autre chambre que... la cuisine. Voilà qu'on frappe : c'est Petit-Pont, un voyageur attardé qui fuit l'orage. Richard lui assigne évidemment la cuisine, ce qui ne fait pas l’affaire de Julien. Celui-ci multiplie les allusions horrifiantes, et Petit-Pont se met à voir dans les propos de l'aubergiste des allusions sanguinaires : serait-il dans un repaire de bandits? Décidé à faire déguerpir l'importun, Julien laisse ses amis se livrer à toutes les blagues qu'on réserve aux chambres à coucher de jeunes mariés. Quand Petit-Pont, complètement déboussolé, veut s'enfuir, Julien commence par l'aider jusqu'à ce qu'il apprenne qu'il a affaire à l'huissier du père Martineau, le vieillard auquel il doit un viager. Dès lors, croyant que l'huissier est en route pour le saisir, il va tout faire pour le retenir. Mais il apparaît que c'était pour annoncer à Julien la mort de Martineau que Petit-Pont s'était mis en route.

Commentaire

L’opéra-comique fut composé en collaboration avec Aristide Hignard et Mchel Carré.
Le sujet est mince. Il porte sur le thème éculé de la nuit de noces contrariée. Le héros déploie toute son ingéniosité pour bénéficier de la meilleure nuit de noces possible, mais une de ses répliques laisse songeur : «Est-ce qu'on se marie avec tout ce qu'on aime?» Mais Jules Verne avait acquis une incontestable technique, tant sur le plan dramatique que lyrique. Dans l'ensemble, les personnages sont nettement plus consistants, le rythme plus soutenu et le texte infiniment plus amusant.
La pièce fut créée sur la scène du Théâtre-Lyrique, le 1er septembre 1860, et elle fut représentée vingt fois.
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‘’Le siège de Rome’’
(1860)

Nouvelle

En 1849, alors que l'armée française réussit à prendre la ville de Rome, afin de remettre la pape Pie IX sur son trône, le capitaine Henri Formont veut sauver son épouse, Marie, enlevée par le traître Andreanni Corsetti. La fatalité est au rendez-vous.
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Le 15 juin 1861, Jules Verne quitta sa femme, qui était enceinte, pour s’embarquer, avec Aristide Hignard, sur un cargo qui les conduisit en mer du Nord, sur la côte hollandaise, au Danemark et jusqu’aux fjords de Norvège. Aussi fut-il absent quand, le 3 août, naquit Michel, qui allait être leur unique enfant.
Cette année-là, il commença ‘’Joyeuses misères de trois voyageurs en Scandinavie’’, mais le laissa inachevé, le seul bref fragment restant ayant été publié pour la première fois en revue en 2003.
Il produisit trois comédies, dont :
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‘’Onze jours de siège’’
(1861)

Pièce de théâtre

Commentaire

Elle fut jouée au Théâtre du Vaudeville.
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‘’L’oncle Robinson’’
(1861)

Roman

Échoués sur une île déserte du Pacifique Nord après la mutinerie de l'équipage du voilier qui les emmenait vers les États-Unis, la famille Clifton (les parents et leurs quatre enfants) et le Franco-américain Flip doivent apprendre à survivre, aidés par l'oncle Robinson, un matelot resté fidèle.

Commentaire

Jules Verne avait écrit : «Je rêve à un Robinson magnifique. Il faut absolument que j’en fasse un, c’est plus fort que moi. Il me vient des idées superbes.». Mais il était conscient du piège consistant à refaire ce qui avait déjà été fait : «Seulement n'oublions pas ceci. Le sujet de Robinson a été traité deux fois, par De Foe qui a pris l'homme seul, et Wyss qui a pris la famille. C'étaient les deux meilleurs sujets. Moi, j'ai eu à en faire un troisième qui ne soit ni I'un ni I'autre.» Le Suisse Johann- Rudolph Wyss avait tiré d'un ouvrage pédagogique de son père, le pasteur bernois Johann-David Wyss, ‘’Le Robinson suisse’’ (1813, nouvelle édition complétée, 1827). On y voyait non un homme, mais toute une famille de six personnes jetée sur une île déserte. L'intérêt du livre était dû au parti que le père tirait de la situation pour instruire ses enfants dans les différents arts et sciences et à la fois leur cœur et leur esprit. Contrairement à ces Robinsons suisses, ceux de Jules Verne sont totalement dépourvus d'objets matériels et ne peuvent mettre à profit que leur intelligence et leur débrouillardise.
Le manuscrit fut, vers 1870, refusé par l’éditeur Hetzel avec ce commentaire rageur : «Le début manque de vie […] Il faut faire vingt-cinq pages de ces cent cinquante pages. Les personnages sont trop lents, pas un ne vit. […] C’est un tas d’êtres languissants. Lâchez tous ces types et recommencez avec de nouveaux, tout à fait.» Le manuscrit resté inacheva, mais Julles Verne l'a plus tard utilisé pour rédiger la première partie de ‘’L'île mystérieuse’’. Il fut retrouvé dans les archives de Jules Verne, acquises en 1981 par la ville de Nantes, et fut publié une première fois en 1991 dans les ‘’Manuscrits nantais’’.
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‘’Le comte de Chanteleine’’
(1864)

Roman

Pendant la guerre de Vendée (1793-1796), le comte de Chanteleine voit sa famille décimée par des révolutionnaires, menés par le méchant Karval. Avec son fidèle Kernan, il fuit et entreprend de se venger.

Commentaire

Ce court roman historique parut dans ‘’Le musée des familles’’. Il ne parut en volume qu’en 1971.
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En 1862, Jules Verne, qui était passionné par les problèmes de l'aérostation et de l'aéronautique, fonda, avec son ami le caricaturiste et photographe Nadar, une Société pour la recherche de la navigation aérienne. Il dévora les ‘’Voyages aériens’’ de Camille Flammarion qui, dans les années 1860 et 1870, réalisa une série de douze ascensions aérostatiques à visée scientifique, et publia ses récits dans la presse. Les expériences de Nadar, G. de La Landelle et Ponton d'Amécourt sur la navigation aérienne, la découverte aussi d’un récit de voyage de Heinrich Barth, ‘’Voyages et découvertes dans le nord et le centre de l’Afrique’’ (1857-1859), l’incitèrent à écrire ‘’Voyage en l’air’’, le futur ‘’Cinq semaines en ballon’’, récit d’un périple en ballon au-dessus de l’Afrique. Mais le manuscrit fut refusé par quinze éditeurs.
Grâce à Nadar et Dumas, il fit la connaissance d’un seizième éditeur, Pierre-Jules Hetzel, un «monstre sacré» de l'édition célèbre depuis longtemps par son flair. Il publiait Victor Hugo, George Sand, avait engagé Balzac à écrire sa grande préface de 1842 où le romancier parla pour la première fois de ‘’La comédie humaine’’ et précisa les liens qui unissent ses divers romans ; avait pourtant failli se ruiner en entreprenant dès 1845 la réédition des grands romans de Stendhal. Depuis longtemps, il s'intéressait à la littérature pour la jeunesse et suivait avec attention les signes qui montraient qu'un public nouveau était en train de se constituer ou de s'élargir. Dès 1844, il avait créé une collection pour les plus jeunes qu'il inaugura par une adaptation, qu'il avait faite lui-même, du célèbre conte ‘’Tom Pouce’’. Hostile à I'Empire, il s'exila en Belgique au moment du coup d'État du 2 décembre 1852. La relative libéralisation du régime lui permit de regagner la France et de reprendre ses activités. Cherchant une «formule» capable de lui assurer un large succès populaire et de le renflouer, il voulait lancer une revue de trente-deux pages, ‘’Le magasin d'éducation et de récréation’’, offrant, chaque quinzaine, aux adolescents un divertissement instructif et de haute tenue morale, ouvrant leur curiosité aux réalités physiques du monde en faisant oeuvre de vulgarisation scientifique. Il avait besoin d’un collaborateur qui en assurerait la partie romanesque (les romans de Jules Verne allaient y être offerts en prépublication). Ayant lu avec attention son roman, il le reçut, engagea avec lui une longue conversation, décela en lui un jeune homme ambitieux, travailleur et d’un talent exceptionnel. Le jeune écrivain, ébloui, se découvrit soudain compris, soutenu, aimé.
Hetzel le mit sous contrat pour le projet pédagogique de ‘‘Voyages extraordinaires dans les mondes connus et inconnus’’, mêlant géographie, science et imaginaire. L’écrivain s’engageait à «résumer, sous une forme attrayante et pittoresque, toutes les connaissances géographiques, géologiques, physiques, astronomiques, amassées par la science rnoderne, refaire l’histoire de l’univers, pour éveiller l'intérêt des jeunes lecteurs pour le monde scientifique et les travaux du monde savant» (‘’Avertissement de l'éditeur aux ‘’Voyages et aventures du capitaine Hatteras’’’’). Il promettait de produire deux volumes par an pendant vingt ans ou bien quarante volumes dans un temps plus court, pour dix mille francs de l’époque par volume. Ils seraient publiés d’abord dans ‘’Le magasin d’éducation et de récréation’’.
Dans cette entreprise, au fil d’une longue et abondante correspondance, l'éditeur allait jouer un rôle absolument décisif : son regard critique allait souvent amener l’auteur à réécrire certains épisodes, à en supprimer d'autres, voire à modifier la fin de certains romans, à l’obliger à rester dans le domaine de la vraisemblance alors qu’il voulait aller plus loin dans le fantastique et l’anticipation, à le censurer. On ne saura jamais ce que serait devenu Jules Verne sans Hetzel. À l’occasion, il renâclait, affirmait son droit de romancier, son droit d'imaginer, et le ton montait. Au printemps et à l’automne de chaque année, deux manuscrits, parfois trois, allaient être soumis à Hetzel, et commençaient alors les réécritures, les va-et-vient des épreuves. Cependant, ce harcèlement incessant bénéficia à l’écrivain, certaines critiques et corrections étant justifiées, la possibilité de discuter de ses manuscrits avec un lecteur consciencieux et sévère étant d’ailleurs un avantage appréciable.
Jusqu'à sa mort, en 1886, Hetzel allait rester pour lui I'ami, le conseiller sévère et irremplaçable, le «père sublime». Il allait refaire cinq fois le contrat, en offrant chaque fois des conditions toujours plus favorables pour son auteur, qui allait continuer de produire au gré de son inspiration, en introduisant des personnages récurrents, quitte à revenir en arrière.
Le manuscrit de ‘’Voyage en l’air’’ fut soumis à Hetzel, qui, s’il fut absolument enthousiasmé, le lui fit retravailler et changer le titre. Ainsi sortit en librairie le 24 décembre :
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“Cinq semaines en ballon”
(1862)

Roman

Le docteur Samuel Fergusson, savant, voyageur infatigable et journaliste à I'affût de I'aventure, entreprend un voyage aérien en ballon. ll espère réussir grâce à l'invention d'un procédé lui donnant un contrôle absolu de la force ascensionnelle de son aérostat, le ‘’Victoria’’, qui a été construit d'après ses dessins. Ses compagnons d'aventures sont son meilleur ami, le fameux chasseur écossais, à l’esprit sceptique, Dick Kennedy, et son fidèle serviteur, Joe. Samuel Fergusson projette d'apporter une contribution décisive à la connaissance de l'Afrique : il veut la traverser en ballon, d'est, depuis Zanzibar, en ouest, jusqu'au Sénégal, en passant par les sources quasi mythiques du Nil, objet de tant de quêtes infructueuses, afin de faire la soudure entre les explorations de Burton et Speke et celles de Barth, et d’établir la cartographie de ces régions. C'est au milieu des manifestations d'effroi de l'obscurantisme indigène que le ‘’Victoria’’ prend son essor, le 18 avril 1862 (chapitres 1-11).
La première partie du voyage s'opère avec une merveilleuse facilité. Le ballon permet aux héros de se jouer de tous les obstacles et de braver des situations où des explorateurs ordinaires auraient sans doute péri, comme I'atteste le long martyrologe de leurs prédécesseurs, largement rappelé dans le cours du récit. Malgré la panique qu'ils sèment chez les sauvages, ils sont parfois considérés comme des dieux par les peuplades les plus barbares. lls affrontent impunément un terrible ouragan. lls sont remorqués par un éléphant. Au-dessus du lac Victoria, le ballon a une perte de gaz imprévue ; ils font face au danger par un acte de courage désespéré : ils détachent la nacelle et se cramponnent au filet de I'enveloppe. Ils découvrent que le Nil est issu du lac Ukéréoué (c'est-à-dire le lac Victoria). Ils assistent en toute sécurité à une guerre entre tribus anthropophages (chapitres 12-20).
De simples spectateurs des choses, les trois compagnons se transforment en acteurs quand ils délivrent un missionnaire français prisonnier de féroces cannibales qui sont sur le point de le tuer. Cependant, le malheureux meurt de ses blessures et is l'enterrent dans un endroit désert où ils découvrent une gigantesque mine d'or. Première épreuve morale : comment résister à la fièvre du métal précieux, malgré le caractère désintéressé de l'aventure? Joe ne peut s'empêcher de remplacer le lest par du minerai, même en sachant qu'il a peu de chances de conserver jusqu'au bout cette fortune. De fait, les premiers ennuis surviennent avec le survol du Sahara. En l'absence de vent, les voyageurs subissent les terribles souffrances de la chaleur et de la soif. Contraints d'atterrir, ils errent longuement à la recherche d'un point d'eau, et connaissent les souffrances les plus cruelles, si bien que Kennedy, ayant perdu la tête, veut se tuer. Une tempête inespérée les emporte enfin et les dépose près d'une oasis où ils trouvent de I'eau et du gibier. lls doivent faire face à l'hostilité de plus en plus déclarée des indigènes qui n'hésitent pas à envoyer contre eux des pigeons porteurs de matières incendiaires capables de détruire le ‘’Victoria’’. Mais la nature est encore plus redoutable : ils doivent disputer un point d'eau à des fauves ; des gypaètes, immenses rapaces, attaquent le ballon et crèvent son enveloppe extérieure. Samuel Fergusson et Dick Kennedy ne doivent leur salut qu'à l'héroïsme de Joe qui, pour ralentir leur chute, n'hésite pas à se jeter dans le lac Tchad tandis qu'une nouvelle bourrasque éloigne rapidement l'aérostat, désormais réduit à son enveloppe intérieure, privé d'une grande partie de sa force ascensionnelle (chapitres 21-34).
Heureusement, la Providence veille : à la faveur d'extraordinaires péripéties, Joe est retrouvé et sauvé in extremis par ses deux amis au moment où des cavaliers arabes s'apprêtaient à le capturer. Les aéronautes peuvent ainsi poursuivre leur course vers l'ouest, au-dessus du Niger, survoler Tombouctou, la ville interdite, approchant peu à peu du terme de leur expédition dans des conditions de plus en plus précaires. Perdant de l'altitude, ils échappent de justesse aux cruels Tolibas qui les prennent en chasse, en regonflant leur ballon d'air chaud. Ils traversent les cataractes de Gouina. Leur mort serait inévitable si, le 24 mai 1862, alors qu’ils sont au-dessus du fleuve Sénégal, quelques soldats français n'accouraient dans des barques pour les sauver. Les trois compagnons d'aventures, ayant atteint le but de leur voyage, reviennent en Angleterre, accueillis avec enthousiasme par leurs compatriotes, se voyant décerner à titre de récompense la médaille d'or de la Sociétê royale de géographie. (chapitres 35-44).

Commentaire

Du temps de Jules Verne, la conquête du ciel, ce «sixième continent» encore vierge de toute colonie humaine, préoccupait les scientifiques et passionnait les foules. Le romancier ne se trompa pas en choisissant de raconter, dans son premier «voyage extraordinaire», un périple en ballon. Certes, les ballons avaient déjà un siècle d'existence, et leur technique n'avait guère évolué depuis la fin du XVIIIe siècle, époque où le gaz hydrogène avait été identifié. Entourés d'un filet soutenant la nacelle, où prenaient place les passagers, ils étaient munis d'une soupape permettant de les dégonfler pour la descente, et de lest qu'il fallait jeter par-dessus bord pour remonter. Ces véhicules plus légers que I'air pouvaient monter ou descendre, parfois voler horizontalement lorsque le vent était favorable, mais il était périlleux de vouloir les utiliser pour voyager au loin dans une direction déterminée (les dirigeables n'étaient pas encore nés). Ces appareils encombrants et dangereux (car I'hydrogène pouvait prendre feu) étaient d'un maniement malcommode et échappaient à tout contrôle. Aussi, la grande nouveauté du premier des ‘’Voyages extraordinaires’’ fut de créer un ballon à double enveloppe muni d'un système de surchauffe de gaz qui lui conférait une meilleure souplesse de manœuvre, le rendait capable, non seulement de voler, mais de traverser tout le continent africain d'est en ouest, en se servant «des vents alizés dont la direction est constante» ! Et le ballon offre une position idéale pour lever une carte. En entrevoyant la possibilité de réaliser des voyages d'exploration d'un genre nouveau, Jules Verne annonçait, un peu plus de dix ans auparavant, I'audacieux et malheureux essai d'Andrée. Pourtant, il reconnut qu’il n’avait aucune connaissance sur le fonctionnement d’un ballon, pas la moindre expérience, qu’il écrivit le roman «non pas comme une histoire centrée sur une ascension en ballon, mais plutôt sur l’Afrique. J’ai toujours eu une grande passion pour la géographie et les voyages, et je voulais faire une description romantique de l’Afrique. Donc il n’y avait pas d’autres moyens d’emmener mes voyageurs à travers l’Afrique que dans un ballon, et c’est pourquoi j’ai introduit un ballon. À l’époque, je n’avais jamais fait d’ascension.» D’ailleurs, le roman ne séduit plus que par son côté désuet, un peu à la manière d’un récit d’un voyage en diligence.
Jules Verne s'inspirait aussi des audacieuses explorations africaines, alors accomplies par des Anglais, des ltaliens, des Français et des Allemands dans un dessein semblable à celui du héros. Il suivait les exploits et les voyages du Dr Livingstone, explorateur, dans la région des Grands Lacs africains.
Il s’y montrait partisan des progrès scientifiques et techniques présentés comme les outils destinés à l'élaboration d'un monde meilleur. Mais il prêta à certains de ses personnages des propos sceptiques sur l'avenir de l'humanité face à une modernisation accrue et à outrance : «- D'ailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-être une fort ennuyeuse époque que celle où l'industrie absorbera tout à son profit ! À force d'inventer des machines, les hommes se feront dévorer par elles ! Je me suis toujours figuré que le dernier jour du monde sera celui où quelque immense chaudière chauffée à trois milliards d'atmosphères fera sauter le globe ! - Et j'ajoute, dit Joe, que les Américains n'auront pas été les derniers à travailler à la machine.»
Le sous-titre, ‘’Voyage de découvertes en Afrique par trois Anglais’’, dissipe d'emblée tout mystère, comme par la suite les titres de chapitres, qui sont particulièrement informatifs. Les voyageurs découvrent quelques secrets de ce continent encore fort méconnu et plein de dangers, que ce soit en ce qui concerne les bêtes féroces, les tribus cannibales ou même des maladies ou des phénomènes climatiques. Mieux que dans ‘’Un drame dans les airs’’, Jules Verne donna libre cours à l'évocation visionnaire du voyage en ballon et de sa lutte contre les éléments tourmentés : «Le vent se déchaînait avec une violence effrayante dans cette atmosphère embrasée ; il tordait les nuages incandescents ; on eût dit le souffle d'un ventilateur immense. Le docteur Fergusson rnaintenait son chalumeau à pleine chaleur ; le ballon se dilatait et montait ; à genoux au centre de la nacelle, Kennedy retenait les rideaux de la tente. Le ballon tourbillonnait à donner le vertige, et les voyageurs subissaient d'inquiétantes oscillations. Il se faisait de grandes cavités dans I'enveloppe de l'aérostat ; le vent s'y engouffrait avec violence, et le taffetas détonait sous la pression. Une sorte de grêle, précédée d'un bruit tumultueux, sillonnait I'atmosphère et crépitait sur le ‘’Victoria’’. Celui-ci cependant continuait sa marche ascensionnelle ; les éclairs dessinaient des tangentes enflammées à sa circonférence ; iI était en plein feu.» Lorsque le ballon menace d'être crevé ou de prendre feu en plein orage, on ne peut s'empêcher de songer au vol malheureux d'Icare et à sa funeste fin.
Les héros déploient un grand courage humain, et Joe montre un dévouement extraordinaire, n'hésitant pas à se jeter hors de la nacelle pour sauver son maître.
Cette conquête «scientifique» de I'air se double, comme pour la terre, la mer ou les profondeurs souterraines et sous-marines, d'une dimension symbolique et mythologique évidente : au-delà du tour de force technique, le ‘’Victoria’’ apparaît comme une île en plein ciel, un havre de paix réservé aux trois Robinsons qui sont montés à son bord, qui parlent de «rêve dans un hamac». L'air qu'on y respire est plus pur que celui de la terre, et il guérit même de la fièvre, comme le souligne le dialogue suivant : «-J'envoie Dick au bon air comme cela se fait tous les jours en Europe et comme à la Martinique je I'enverrais aux Pitons pour fuir la fièvre jaune. -Ah çà ! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy déjà plus à I'aise. - En tout cas il y mène, répondit sérieusement Joe.»
Ce ballon merveilleux permet en fait à ses occupants de concrétiser I'un des rêves les plus anciens de l'humanité : celui de voler. Lorsque le ballon menace d'être crevé ou de prendre feu en plein orage, on ne peut s'empêcher de songer au vol malheureux d'Icare et à sa funeste fin. Mais le ballon parvient à dépasser la zone de turbulences atmosphériques, et ses occupants, loin de subir le sort tragique du fils ailé de Dédale, éprouvent le ravissement de planer au-dessus des contingences terrestres, des foules humaines et même des orages : «C'était là I'un des plus beaux spectacles que la nature pût donner à I'homme. En bas, l'orage. En haut, le ciel étoilé, tranquille, muet, impassible, avec la lune projetant ses paisibles rayons sur ces nuages irrités.»
Avec le périple imaginaire mais réaliste du ‘’Victoria'’, Jules Verne ouvrit la voie de la conquête du ciel. Il lui restait à la confirmer avec d'autres types de véhicules alors à l'étude, les «plus lourds que l'air».
On trouve pourtant dans le livre des platitudes mal venues telles que ce passage : «Quelques minutes après, le Victoria s’élevait dans l’air et se dirigeait vers l’est sous l’impulsion d’un vent modéré. - En voilà un assaut ! dit Joe. - Nous t’avions cru assiégé par des indigènes. - Ce n’étaient que des singes, heureusement ! répondit le docteur. - De loin, la différence n’est pas grande, mon cher Samuel. - Ni même de près, répliqua Joe. » (chapitre XIV)
Mais le succès du livre fut immédiat et immense. Il fut aussitôt traduit dans toutes les langues de l’Europe.
Une semaine à peine après sa parution, une critique parue dans ‘’Le Figaro’’, en date du 8 février 1863, posait habilement la question : «Le voyage du Dr Fergusson est-il ou n'est-il pas une réalité?» avant de conclure à propos de ce livre sans précédent : «Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il est charmant comme un roman et instructif comme un livre de science. Jamais on n'avait mieux résumé toutes les découvertes sérieuses des voyageurs les plus célèbres.»
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‘’Cinq semaines en ballon’’ arrivait à point pour promouvoir, par rapport aux autres façons de voler, les atouts du ballon de six mille mètres cubes, presque aussi haut que les tours de Notre-Dame, dont la nacelle à deux étages pouvait enlever dans les airs jusqu’à quatre-vingt personnes, que fit construire Nadar er qu’il appela ‘’le Géant’’.
Jules Verne présenta ensuite à Hetzel :
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“Paris au XXe siècle”
(1863)

Roman

Dans le Paris de 1960, qui est une métropole splendide, étincelante d'électricité, reliée à la mer par un gigantesque canal, sillonnée d'autos à hydrogène et de métros silencieux, propulsés à l'air comprimé, profitant de machines étonnantes ressemblant à nos photocopieuses et à nos ordinateurs, où les robots n'arrêtent pas seulement les voleurs dans les banques, mais prononcent et exécutent également la sentence, la science a triomphé, un État omniprésent organisant la distribution de ce savoir. La technique et la finance ont pris le contrôle, au détriment de la culture, de la littérature, de la musique (elle n'est plus chantée, mais hurlée !), de la peinture, le grec et le latin étant abandonnés dans les écoles, l'anglais envahissant le français. Seuls quelques marginaux méprisés, bientôt vaincus par la misère et la faim, s’entêtent dans le culte de l'art et de la poésie. Michel Dufrénoy est l’un d’eux ; il obtient un prix de poésie latine, et doit faire son chemin dans cette société qui ne veut ni de lui ni de ses semblables.

Commentaire

On découvre dans cette œuvre de jeunesse, colorée, prenante, surprenante par la pertinence de son information scientifique, présentant un monde qui nous paraît tellement futuriste (où cependant Jules Verne montre une conception de la femme vouée à la maternité qui est typique du XIXe siècle) qu'on a de la peine à croire qu’elle ait pu être écrite en 1863. Mais le grandiose se teinte volontiers d'un humour des plus sombres, révèle un écrivain très pessimiste. À travers le regard ironique de son héros, il fit la critique d’une société où l’individu, surveillé par les machines, est totalement aliéné. Il analysa avec acuité les intrications de l'économie, de la technique et de la politique. Ce tableau fait justice de l'image d'un Jules Verne chantre béat du progrès.
Le texte fut refusé par Hetzel en des termes très durs. Il resta plus d’un siècle dans un coffre-fort où l’arrière-petit-fils de l’écrivain le retrouva. En 1994, la famille Verne confia le manuscrit à Hachette qui le publia. C’est aujourd’hui un des livres de Jules Verne les plus vendus.
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En 1863, Jules Verne passa des vacances studieuses à Chantenay.
Cette année-là, Nadar, encouragé par Victor Hugo et George Sand, effectua une première ascension dans son aérostat, “Le géant”. Jules Verne publia ‘’À propos du ‘’Géant’’’’ dans ‘’Le musée des familles’’ que dirigeait Wallut depuis le décès de Pitre-Chevalier.
En juillet, fut fondée une ‘’Société d’encouragement pour la locomotion aérienne au moyen d’appareils plus lourds que l’air’’ et utilisant l’hélice, société dont firent partie Nadar et Jules Verne qui, dans un article du 26 décembre, lança : «Prenons pour devise la devise de Nadar ! Et vive l’Hélicoptère ! »
Le 20 mars 1864, sortit le premier numéro du ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’ dirigé par Hetzel et Jean Macé. Commença à y paraître en feuilleton un roman de Jules Verne :
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‘’Les Anglais au pôle Nord’’
(1864)

Roman

Pendant l'été 1859, un étrange bateau, le ‘’Forward’’, se prépare à quitter Liverpool pour le pôle Nord. ll est commandé par Richard Shandon, secondé par James Wall et maître Johnson, deux vaillants marins, et accompagné par le bon docteur Clawbonny. lls prennent la mer le 5 avril 1860 et commencent une périlleuse navigation au milieu des glaces. Tous obéissent, en fait, aux ordres écrits d'un mystérieux personnage. On s'aperçoit qu'il s'agit du fameux et intrépide capitaine Hatteras. Embarqué sous l'apparence d'un simple matelot, il a voulu dissimuler le plus longtemps possible son identité à son équipage, de crainte de l'effrayer à cause de sa trop célèbre témérité. Obsédé par le Nord, il a décidé d'atteindre le pôle (chapitres 1-13).
Au prix d'exploits sans nombre, le ‘’Forward’’ taille sa route, sur les traces des innombrables martyrs de la conquête arctique. À tout moment, la peur et l'influence néfaste de Shandon risquent de provoquer une mutinerie. Le navire est bientôt prisonnier de la banquise, forcé d'hiverner (chapitres 14-24).
Les privations et le froid entraînent mille maux. Seul Hatteras semble résister à tout. Faute de charbon, il faut se résoudre à brûler une partie des superstructures du brick, qui est entraîné loin de toute base d'approvisionnement par la dérive des champs de glace. Le 6 janvier 1861, le capitaine laisse le commandemenl du ‘’Forward’’ à Johnson, et forme une expédition pour essayer de ramener du combustible. Tentative vaine : un homme meurt ; on découvre un explorateur américain, Altamont, agonisant dans les solitudes gelées ; toutes les provisions sont dévorées par les ours et les renards. ll faut donc revenir bredouille. Au retour, le navire est en flammes, incendié et déserté par les mutins. Hatteras, désormais, est sans ressources avec ses trois derniers compagnons, le docteur Clawbonny, le charpentier Bell et le fidèle Johnson, plus Altamont, presque mourant (chapitres 25-32).
Commentaire

Jules Verne allait modifier ce texte en en faisant la première moitié de ‘’Voyages et aventures du capitaine Hatteras’’.
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En avril 1864, Jules Verne fit paraître, dans ‘’Le musée des familles’’, une étude littéraire : “Edgar Poe et ses œuvres”, leur lecture lui ayant montré toutes les ressources du fantastique dans l'art littéraire. Il vit en Poe un «génie étrange et contemplatif, qui se pique néanmoins de vraisemblance.»

Cette année-là, George Sand fit paraître, dans ‘’La revue des deux mondes’’, ‘’Laura’’, un court roman dont le thème est voisin de celui que donna Jules Verne :
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“Voyage au centre de la Terre”
(1864)

Roman

Après avoir décrypté un manuscrit d'Arne Saknüssemm, un alchimiste islandais du XVIe siècle, le géologue allemand Lindenbrock, son neveu, Axel, et Hans, un guide islandais, pénètrent dans la Terre par le cratère éteint du Sneffels, en direction du centre de la planète. À environ cent vingt kilomètres sous terre, ils découvrent tout un univers souterrain qui correspond beaucoup plus à celui des époques préhistoriques et antédiluviennes. Ils découvrent notamment un homme fossile. Puis ils suivent les traces de Saknüssemm, mais aboutissent à un cul-de-sac. Provoquant une explosion qui entraîne un souffle gigantesque, ils sont alors expulsés à l'air libre par le cratère du Stromboli.

Pour un résumé plus précis et une analyse, voir VERNE – ‘’Voyage au centre de la Terre’’
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En 1864, Jules Verne quitta son emploi d'agent de change, et déménagea à Auteuil, en banlieue de Paris.
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‘’Le désert de glace’’
(1865)

Roman

Hatteras et ses compagnons récupèrent les maigres vestiges épargnés par la destruction du ‘’Forward’’, et rejoignent plus au nord le ‘’Porpoise’’, navire d'Altamont, dont l'épave contient tout ce dont ils ont besoin pour survivre et affronter les rigueurs de l'hivernage. Mais ils doivent encore combattre les ours féroces et les affres d'un climat effroyable (chapitres 1-14).
Seule la rivalité entre l'Américain Altamont et l'Anglais Hatteras trouble l'union de la petite communauté. Une chaloupe est construite avec les débris du ‘’Porpoise’’. Comme au cours d'une chasse, Altamont sauve la vie d'Hatteras, les deux hommes deviennent les meilleurs amis du monde. Le 24 juin, tous partent en direction du nord. lls retrouvent enfin la mer libre. Après quelques jours de navigation paisible, ils sont emportés par une tempête au cœur d'un épouvantable tourbillon. Hatteras disparaît. On le retrouve le 11 juillet, à moitié mort sur une île dominée par un volcan qui marque exactement l'emplacement du pôle Nord et qui est baptisé mont Hatteras. Pourtant, le hardi voyageur n'est pas encore satisfait : il veut atteindre le point mathématique où se croisent les méridiens, au sommet même du volcan et y brandir le drapeau. Altamont le sauve de justesse au moment où il devrait être englouti dans le cratère. On s'aperçoit qu'il a perdu la raison (chapitres 15-25).
Le retour vers la baie de Davis est difficile. Clawbonny, Bell, Johnson, Altamont et le malheureux Hatteras, ainsi que Duk le chien, constatent avec horreur la mort dans d'atroces souffrances des mutins du ‘’Forward’’, victimes à la fois d'une nature hostile et de leurs propres errements. Le 10 septembre, un baleinier danois recueille les découvreurs du pôle. Dans la maison de santé où Hatteras est soigné, on remarque une curieuse manie du héros : comme mû par une force magnétique, il continue sans cesse à marcher vers le nord (chapitres 26-32).

Commentaire

Cette partie est beaucoup plus dramatique que la première. Hatteras ne connaît que des malheurs et, pour avoir atteint le pôle, a perdu le nord ! Il est rare que Jules Verne ait terminé ses livres par un épisode tragique comme la folie du capitaine Hatteras. L'atmosphère de cauchemar qui accompagne toute I'histoire fait de cet ouvrage I'un des meilleurs romans inspirés par les aventures polaires.
L’auteur manifesta son sens du spectacle, les paysages devenant des personnages.
Le roman parut dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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“Les enfants du capitaine Grant”
(1865-1867)

Roman

Première partie : ‘’L’Amérique du Sud’’ (1865)

Le 26 iuillet 1864, l'équipage du ‘’Duncan’’, superbe yacht de lord Glenarvan, gentilhomme écossais, découvre dans l'estomac d'un requin une bouteille de la maison Cliquot contenant un message en trois langues. Malheureusement, à moitié rongé par I'eau de mer, il ne comporte que des informations lacunaires, n’indique que la latitude d’un naufrage : 37" 11'. Mais il est de l’écriture du capitaine Grant, navigateur porté disparu alors qu'il cherchait à créer une colonie en Océanie. Lui et deux matelots, seuls rescapés du naufrage du ‘’Britannia’’, sont prisonniers de cruels indigènes et attendent des secours depuis le 7 juin 1862. Des mots presque effacés semblent indiquer la Patagonie comme lieu de la catastrophe. Lord Glenarvan et son épouse, lady Helena, reçoivent alors la visite des deux enfants du capitaine Grant, Mary et Robert. Avec générosité, ils décident de les emmener à la recherche de leur père (chapitres 1-4).
Le ‘’Duncan’’ part donc de Glasgow, aux ordres du capitaine John Mangles et de son second, Tom Austin. Le major Mac Nabbs, cousin de lord Glenarvan, s'est joint à l'expédition qui reçoit, en outre, le renfort imprévu d'un passager clandestin, l'éminent géographe français Jacques Éliacin Paganel, aussi savant que distrait, qui a été embarqué par erreur : secrétaire de la Société de géographie, il devait se rendre en Inde pour y reconnaître le cours d’un fleuve tibétain ; on lui propose de le débarquer à Madère, mais il refuse parce que l’île est fort bien connue, et c’est la même chose pour les Canaries et pour les Îles du Cap-Vert ; finalement, ému par les raisons de l'entreprise, il décide de s'y associer, de rester avec ses hôtes imprévus et de mettre à profit ses connaissances pour orienter leurs recherches ; il s’efforce de rendre intelligibles les manuscrits trouvés dans la bouteille. (chapitres 5-9).
Lord Glenarvan et ses amis débarquent au Chili. lls décident de suivre jusqu'à la côte argentine le 37e parallèle à travers la Patagonie. Ils affrontent ainsi en pure perte tous les dangers de la cordillère des Andes et des pampas. Un jour, le jeune Robert est enlevé par un condor, et c’est seulement un coup de fusil providentiel qui le sauve. Une autre fois, des loups menacent l'existence des explorateurs. Surviennent des tremblements de terre, des inondations, autant de périls surmontés grâce, notamment, à la science de Paganel, à Thalcave, un Patagon aussi brave que secourable, et à l'héroïsme du jeune Robert Grant (chapitres 10-26).

Deuxième partie : ‘’L’Australie’’ (1866)

Revenus sur le ‘’Duncan’’, tous méditent sur ce complet échec. Réinterprétant le message, Paganel convainc ses amis de la nécessité de poursuivre leurs recherches sur la même latitude, mais en Australie. lls essuient une terrible tempête dans l'océan lndien, mais parviennent enfin sur le rivage occidental du continent australien. lls y rencontrent un ancien marin du ‘’Britannia’’, Ayrton, qui les persuade que le navire de Grant s'est bien perdu en Australie, mais sur la côte orientale. Malgré les soupçons du major Mac Nabbs et du capitaine Mangles, on décide de suivre Ayrton. Comme le yacht doit réparer ses avaries, on le laisse sous la responsabilité du second. Le voyage doit s'effectuer à travers les terres. En réalité, Ayrton est un mutin, forçat évadé et chef d'une redoutable bande, plus connu sous le nom de Ben Joyce. ll désire, en fait, s'emparer du ‘’Duncan’’, quitte à éliminer pour cela son propriétaire et ses passagers (chapitres 1-20).
Son plan échoue en partie, grâce à la sagacité du major : le misérable est démasqué. Mais, embarqué sur le ‘’Duncan’’, il a sans doute pu le livrer à ses complices : en effet, quand Glenarvan et ses compagnons, ayant échappé aux embuscades des bandits d'Ayrton, arrivent enfin au rendez-vous qu'ils lui ont fixé, le navire a disparu

Troisième partie : ‘’L’Océan Pacifique’’ (1867)

Désespérés, lord Glenarvan et ses amis se résignent à regagner l'Europe. Afin de s'en rapprocher, ils affrètent le brick ‘’Macquarie’’ pour qu’il les conduise, sur les conseils de Paganel, jusqu'à Auckland, en Nouvelle-Zélande. lls font naufrage sur les côtes inhospitalières de cette terre peuplée d'anthropophages. lls ne tardent pas à être capturés par de féroces indigènes, des Maoris. Mais, sachant mettre à profit les superstitions des cannibales, ils leur échappent à la faveur d'une ruse audacieuse du savant français, qui n'hésite pas a provoquer une éruption volcanique (chapitres 1-15).

lls sont recueillis juste à temps par le ‘’Duncan’’. C'est une distraction providentielle du géographe qui I'a conduit dans ces parages : chargé d'écrire l'ordre adressé par Glenarvan à Tom Austin, le cher professeur, secrètement obnubilé par une nouvelle interprétation du message, a écrit «Nouvelle-Zélande» au lieu d'«Australie». Obéissant, le brave second a de surcroît jeté Ayrton à fond de cale. Magnanime, lord Glenarvan accepte, en échange d'une confession complète, de ne pas le livrer à la justice mais de l'abandonner dans une île déserte pour lui offrir I'occasion d'expier ses crimes. C'est là qu'on retrouve Grant et ses deux matelots, à la grande confusion de Paganel : il aurait pu identifier aisément l'île Tabor s'il ne s'était pas obstiné à la nommer, d'après les cartes anglaises et allemandes, Maria-Thérésa. ll se console en épousant la cousine du major, Miss Arabella, tandis que le capitaine Mangles prend Mary Grant pour femme. Avec l'aide de lord Glenarvan, Robert Grant devient marin, comme son père qui est accueilli en Écosse comme un héros national. (chapitres 16-22).

Commentaire

Ce roman, fort et attendrissant, comique par moments, qui a pour sous-titre ‘’Voyage autour du monde’’, car c’est un tour du monde austral, est des plus passionnants et des mieux composés de Jules Verne. Dès le coup d’envoi, qui resemble à celui de ‘’Voyage au centre de la Terre’’, il s'agit de faire coïncider un texte énigmatique avec la réalité géographique. Puis les aventures sont inattendues et dangereuses. L'ambiance est décrite de façon suggestive, surtout en ce qui concerne I'Australie, qui avait encore le charme d'une terre vierge et âpre, telle certainement qu'elle se montrait aux yeux des pionniers européens. L’auteur dépeignit les Maoris comme l’une des races les plus barbares des mers du Sud, double inversé des pacifiques habitants de Tahiti. Il se servait pourtant de documents d’époque, notamment des écrits ethnographiques de Dumont d’Urville et de son roman ‘’Les Zélandais ; histoire australienne’’ qui dressaient un tableau favorable des Maoris.
Le géographe français Jacques Éliacin Paganel, type du savant singulier, modèle de pédagogue mais particulièrement étourdi et sympathique, apparaît dans le roman comme une sorte de «deux ex machina» baroque qui a une conduite fantasque. Ses bourdes ont des conséquences immédiates sur la bonne tenue du voyage et sur le sort de l’équipe.
Thalcave est une magnifique réapparition du «bon sauvage».
Cinq ans avant le fameux ‘’Tour du monde en quatre-vingts jours’’, les héros de Jules Verne sillonnaient déjà le globe en empruntant les voies maritimes.
On peut voir dans ces enfants qui sont à la recherche de leur père de nouveaux Télémaques à la recherche d’Ulysse.
Le roman parut d’abord dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
Jules Verne, en collaboration avec Adolphe d’Ennery, en tira un drame créé le 26 décembre 1878.
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“De la Terre à la Lune’’
(1865)

Roman

Privés de l'excitation de la guerre de Sécession, terminée en 1865, les membres du ‘’Gun-Club’’ de Baltimore, passionnés de balistique et d'artillerie, applaudissent leur président, lmpey Barbicane, quant il leur déclare : «Vous savez quels progrès la balistique a faits depuis quelques années et à quel degré de perfection les armes à feu seraient parvenues, si la guerre eût continué. Vous n'ignorez pas non plus que, d'une façon générale, la force de résistance des canons et la puissance expansive de la poudre sont illimitées. Eh bien ! partant de ce principe, je me suis demandé si, au moyen d'un appareil suffisant, établi dans des conditions de résistance déterminées, il ne serait pas possible d'envoyer un boulet dans la Lune.» Ce projet d’expédier un obus d’aluminium sur la Lune permettrait de se rendre compte s’il est posible de la coloniser car on postule qu’elle a des habitants, les Sélénites. Jugée possible par les astronomes de l'observatoire de Cambridge, l'entreprise est aussitôt financée par une souscription internationale. Seul le capitaine Nicholl, de Philadelphie, grand rival de l'artilleur Barbicane, parie sur un échec (chapitres 1-10).
Grâce à ses camarades dont J.T. Maston, Barbicane commence immédiatement en Floride (car on veut réaliser l’expérience sur le territoire des États-Unis, et les contraintes physiques imposent le choix d’un endroit près de Tampa comme lieu de lancement) la fabrication du ‘’Columbia’’, un canon de fonte, long de trois cents mètres, qui doit être coulé à même le sol, grâce à I'utilisation de douze cents fours liquéfiant en même temps soixante mille tonnes de métal. Cela entraîne la construction d’une ville nouvelle, de voies ferrées, bouleverse de fond en comble l’économie de la Floride. Malgré d'immenses difficultés, l'opération, qui demande des années, est menée à bien grâce aux techniques les plus modernes (chapitres 11-16).
Alors que tout est prêt pour le lancement de l’obus, dont la mise à feu sera provoquée par quatre cent mille livres de fulmicoton, arrive de France un étrange télégramme : «Remplacez obus sphérique par projectile cylindro-conique. Partirai dedans. Arriverai par steamer ‘’Atlantis’’. Michel Ardan.» Après avoir vérifié l’existence de ce Français, le ‘’Gun-Club’’ suspend la fabrication du projectile. Arrivé aux États-Unis, Ardan déploie son charisme et son enthousiasme : «Je vous le répète, la distance de la Terre à son satellite est réellement peu importante et indigne de préoccuper un esprit sérieux. Je ne crois donc pas trop m’avancer en disant qu’on établira prochainement des trains de projectiles, dans lesquels se fera commodément le voyage de la Terre à la Lune. Il n’y aura ni choc, ni secousse, ni déraillement à craindre, et l’on atteindra le but rapidement, sans fatigue, en ligne droite […] Avant vingt ans, la moitié de la Terre aura visité la Lune !» Il convainc l'opinion publique de la plausibilité de son idée. L’aventure lunaire prend alors un autre tour : à la place d’un simple projectile, on fabrique un «boulet-wagon», muni du plus parfait outillage scientifique, capitonné, aménagé à la façon d'un wagon-lit. Comme Nicholl et Barbicane sont sur le point de s'entretuer pour régler leurs différends, Ardan résout le conflit entre eux en les persuadant d'entreprendre avec lui ce voyage vers la Lune, Nicholl voulant par sa présence prouver que le projet est suicidaire. Il y a aussi deux chiens : Diane et Satellite, et un couple de gallinacés. Des essais montrent aux héros qu'ils peuvent réussir malgré tout. Un énorme télescope est installé dans les montagnes Rocheuses pour suivre leur extraordinaire voyage depuis la Terre (chapitres 17-22).
Comme dans un reportage réel, le lecteur suit minute par minute les péripéties du voyage des trois astronautes. Le tir a lieu le 1er décembre à onze heures moins treize minutes, pendant une nuit de lune en présence de milliers de personnes. C’est un succès. Les aéronautes survivent au terrible contrecoup du départ. Le véhicule doit arriver dans la Lune 97 heures et 20 minutes plus tard. Pendant ce temps, les trois hommes courageux mènent l'agréable existence des passagers d'un transatlantique de luxe, interrompue seulement par d'extraordinaires événements : c'est ainsi que, pour fêter leur passage de I'orbite de la Terre à celle de la Lune, ils organisent une petite cérémonie intime, au cours de laquelle chacun des aventuriers se sent soulevé dans les airs et voit les bouteilles et les verres flotter à I'intérieur du projectile, car ils viennent d'échapper à I'attraction terrestre. Cependant, les fantaisies de l'aventurier français (qui compare la mappemonde sélénographique à une «carte du Tendre» qui aurait été dessinée par madame de Scudéry pour Cyrano de Bergerac !) n'empêchent pas l'esprit pratique et scientifique de ses compagnons américains de reprendre le dessus. Nicholl et Barbicane multiplient les observations les plus intéressantes sur la température de l'espace, la gravitation ou les effets de l'apesanteur. Ils sont les premiers humains à pouvoir contempler la face cachée de la Lune. Un astéroïde manque de les pulvériser. Ils constatent alors que leur course a été déviée par cette rencontre et qu'ils manqueront la Lune. À terre, après l’enthousiasme arrive l’inquiétude, car il est impossible de suivre le projectile à cause des nuages. Au bout de quelques jours, celui-ci est finalement découvert en orbite autour de la Lune. (chapitres 23-28).

Commentaire

La place occupée par la Lune dans la littérature est considérable ; elle fut longtemps le berceau de quelques-uns des mythes les plus chers à notre imagination. Le plus ancien récit de voyage dans la Lune que nous connaissions est dû à Lucien de Samosate, ce qui fait remonter I'anticipation au deuxième siècle de notre ère. On peut cependant s’étonner que Jules Verne n’ait pas lancé pas ses héros vers Mars alors qu’à l’époque on s’interrogeait sur la possibilité d’une vie sur la planète rouge et sur ses mystérieus canaux.
Avec cet archétype de l'œuvre d'anticipation, il donna le premier roman d’astronautique, scientifique de bout en bout, le sous-titre indiquant bien la volonté de «faire vrai», de livrer au public un récit aussi réaliste et précis que s'il était réel, de satisfaire ses goûts en matière de balistique, d'aéronautique, d'astronomie et de recherche d'une éventuelle forme de vie extra-terrestre.
Le postulat de départ, celui d’une Lune habitée, était celui des scientifiques de l'époque. Il s'agissait pour l'être humain de s'émanciper de son cocon originel. La possibilité de s'établir sans aucune difficulté sur la Lune était communément admise, et, a priori, la seule difficulté consistait à acheminer correctement les humains vers leur destination.
Le tout premier, le seul pendant des décennies, Jules Verne sut que la conquête de l’espace serait une entreprise gigantesque, qui ne pouvait être mise en branle que par les Américains qui, comme cela fut le cas un siècle plus tard, estimaient d'ores et déjà que la Lune est leur propriété. Il commenta avec ironie : «Les Américains en agissaient avec un sans-façon de propriétaires. Il semblait que la blonde Phoebé appartînt à ces audacieux conquérants et fit déjà partie du territoire de l'union. Et pourtant il n'était question que de lui envoyer un projectile, façon assez brutale d'entrer en relation, même avec un satellite, mais fort en usage parmi les nations civilisées.» Mais, par ailleurs, il poursuivit l’éloge qu’il faisait toujours d’eux : «Les Yankees, ces premiers mécaniciens du monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sont musiciens et les Allemands métaphysiciens, - de naissance.» - «Bien qu'il ne s'agît encore que d'envoyer un boulet à I'astre des nuits, tous voyaient là le point de départ d'une série d'expériences ; tous espéraient qu'un jour I'Amérique pénétrerait les derniers secrets de ce disque mystérieux, et quelques-uns même semblèrent craindre que sa conquête ne dérangeât sensiblement l'équilibre européen.» Pourtant, les deux Américains, le solennel Barbicane et I'impétueux Nicholl, quoique fort sympathiques, sont chargés de ce ridicule que le romancier dispensa sans ménagement aux savants. Au contraire, le Français Michel Ardan (nom qui est l’anagramme de celui de son ami Nadar qui lui servit de modèle), cet «lcare avec des ailes de rechange» bénéficie d’un portrait très élogieux : «C'était un homme de quarante-deux ans, grand, mais un peu voûté déjà, comme ces cariatides qui portent des balcons sur leurs épaules. Sa tête forte, véritable hure de lion, secouait par instants une chevelure ardente qui lui faisait une véritable crinière. Une face courte, large aux tempes, agrémentée d'une moustache hérissée comme les barbes d'un chat et de petits bouquets de poils jaunâtres poussés en pleines joues, des yeux ronds un peu égarés, un regard de myope, complétaient cette physionomie éminemment féline. Mais le nez était d'un dessin hardi, la bouche particulièrement humaine, le front haut, intelligent et sillonné corrne un champ qui ne reste jamais en friche. Enfin un torse fortement développé et posé d'aplomb sur de longues jambes, des bras musculeux, leviers puissants et bien attachés, une allure décidée, faisaient de cet Européen un gaillard solidement bâti, plutôt forgé que fondu.» Sur le plan de la personnalité, «cet homme étonnant vivait dans une perpétuelle disposition à l'hyperbole et n'avait pas encore dépassé l'âge des superlatifs : les objets se peignaient sur la rétine de son oeil avec des dimensions démesurées ; de là une association d'idées gigantesques ; il voyait tout en grand, sauf les difficultés et les hommes. C'était d'ailleurs une luxuriante nature, un artiste d'instinct, un garçon spirituel, qui ne faisait pas un feu roulant de bons mots, mais s'escrimait plutôt en tirailleur. Dans les discussions, peu soucieux de la logique, rebelle au syllogisme, qu'il n'eût jamais inventé, il avait des coups à lui. Véritable casseur de vitres, il lançait en pleine poitrine des arguments ad hominem d'un effet sûr, et il aimait à défendre du bec et des pattes les causes désespérées.» Cet «homme doué du cœur le meilleur et le plus audacieux» est donc aussi un artiste joyeux, spirituel et fantaisiste, tout lui étant plaisant pourvu que ce soit matière à sensation. De ce fait, plus que ses autres ouvrages, ce roman de Jules Verne est animé d’un humour qui donne un relief particulier à cette folle aventure contée avec des précisions de savant et une verve merveilleuse.
Le canon, dont les dimensions démesurées semblent parfois difficiles à accepter (même si l'action se déroule aux États-Unis, pays, où, déjà à l'époque, tout était possible), aurait explosé à terre, ne laissant qu'un gigantesque cratère et, par son recul, aurait tué instantanément les passagers et même déplacé la Terre sur son orbite. Bien qu’il ait indiqué qu’«être dedans ou devant, c’est à peu près la même chose», ses personnages résistent au choc initial.
Mais fut bien choisi le lieu où le canon fut placé. N'ignorant pas que, pour bénéficier de la force centrifuge due à la rotation de la Terre, le point de lancement devait se situer près de l'équateur, Jules Verne détermina avec beaucoup de justesse qu’il devait se trouver en Floride : il le situa à une centaine de kilomètres de Cap Kennedy, d’où la N.A.S.A. (qui, au Kennedy Space Center conserve un exemplaire de l’édition Hetzel illustrée de ‘’De la Terre à la Lune’’) allait, entre 1969 et 1972, faire décoller les dix-sept missions lunaires Apollo.
La description des préparatifs et de la mise en place du projet constitue l'essentiel du texte, le voyage ne tenant qu’en quelques pages. Mais il eut une prescience extraordinaire dans sa description du vol dans l’espace, même si le confort de cette sorte de grand hôtel qu’est le vaisseau, qui s’élève vers la Lune avec ses trois bonshommes en redingote, qui ont des lampes à alcool et du vin vieux, prouvent sa myopie, une sorte de paralysie dans l’invention.
Pour le vol spatial, il utilisa de nombreuses hypothèses qui se sont avérées correctes, confia à son cousin, le mathématicien Henri Garcet, le calcul de la vitesse intiale correcte (11 000 mètre/seconde) nécessaire pour que l’obus expédié par le ‘’Columbia’’ s’arrache aisément à l’attraction terrestre. Le temps de parcours, qu’indique le sous-titre, ‘’Trajet direct en quatre-vingt-dix-sept heures vingt minutes’’, fut calculé exactement. Il inséra d’arides formules algébriques, des schémas géométriques et balistiques, de longues pages remplies de chiffres et de croquis que les lecteurs d’aujourd’hui sautent allégrement.
Il commit une erreur en ne faisant connaître l’apesanteur à ses voyageurs qu’une fois arrivés au point où s’équilibrent les attractions de la Terre et de la Lune. Il fallut attendre Einstein pour que s’impose la notion que, dans un projectile animé d’un mouvement uniforme, la pesanteur disparaîtrait : peut-on reprocher à Jules Verne de n’avoir pas également été Einstein?
Non sans ironie, il conduisit le projectile à se retrouver dans la même situation que celle de la Lune par rapport à la Terre : en orbite autour d’elle... Il avait donc imaginé le voyage de l’être humain dans l’espace qui allait être réalisé par le Soviétique Gagarine en avril 1961.
Certains savants ne manquèrent pas, souvent même avec acrimonie, de lui reprocher ses erreurs, oubliant que le privilège du romancier était d’user de son droit de supposer résolues les difficultés alors qu’il leur avait fait la partie belle en rassemblant toutes leurs objections dans le chapitre XX, ‘’Attaques et ripostes’’, ainsi que dans les paris échangés entre Nicholl et Barbicane. Mais d’autres savants lui rendirent hommage en considérant l’ouvrage non comme un roman mais comme un traité scientifique qu’on peut discuter et critiquer où il avait fait, pour l'époque considérée, preuve de beaucoup de précison scientifique. De ces critiques allait sortir la science astronautique.

Le roman parut d’abord en feuilleton dans le ‘’Journal des débats’’. Il eut un grand succès. Des banquiers, engeance pourtant peu suspecte de fantaisie, s’enthousiasmèrent au point de proposer à Jules Verne des fonds pour réaliser son voyage dans la Lune.
Par la suite, le texte fit partie intégrante d'un autre ouvrage : ‘’Autour de la Lune’’, publié en 1870.
En 1902, le cinéaste Georges Méliès tourna une adaptation du roman sous le titre de ‘’Voyage dans la Lune’’.
L’écrivain américain de science-fiction Ray Bradbury put affirmer : «Sans Verne, il est fort ptobable que nous ne nous serions jamais imaginés allant sur la Lune.»
Non seulement Jules Verne annonça avec un siècle d'avance, I'aventure lunaire américaine des années 1960-1970, mais il I'a en large partie rendue possible, en stimulant le désir et I'imagination des futurs voyageurs de I'espace. Ainsi, dès 1903, le savant russe Constantin Tsiolkovski, inspiré par l'idée des rétrofusées utilisées pour amortir l'atterrissage des occupants du wagon-projectile, suggéra l'utilisation de fusées pour I'envol vers la Lune. De même, Hermann Oberth, professeur de Werner von Braun et spécialiste allemand des fusées, expliqua que c'est en lisant Jules Verne qu'il avait eu l'idée d'utiliser des fusées pour guider les missiles spatiaux. Werner von Braun, justement, conseiller du programme Apollo, affirma que les astronautes contemporains lui devaient tout. Frank Borman, l'un des trois astronautes à bord d'’’Apollo 8’’, confiait qu'il était impossible de savoir «combien de savants de I'espace, dans le monde, ont été inspirés, consciemment ou non, par leur lecture des oeuvres de Jules Verne, dans leur jeunesse». James Lowell, qui faisait partie de la même mission, voulait officieusement baptiser le vaisseau de la N.A.S.A. du nom de ‘’Columbia’’, en hommage au canon géant de Barbicane. Il ajoutait que, durant tout le voyage, il ne cessa de penser à Jules Verne. Les cartographes américains lui ont, à leur façon, rendu hommage : la carte officielle de la face cachée de la Lune, établie à partir des photographies prises par les missions d'orbite lunaire, fait apparaître un «cratère Jules-Verne».
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‘’Les forceurs de blocus’’
(1865)

Nouvelle

En 1862, durant la guerre de Sécession, le Britannique James Playfair, le capitaine du ‘’Delphin’’, part vers le port de Charleston alors soumis à un blocus nordiste qu’il pense pouvoir forcer avec son puissant navire. Il veut livrer une cargaison d'armes aux sudistes, et rapporter du coton qu'il pourra revendre en Grande-Bretagne. Il ne se doute pas que le jeune marin qu’il embarque à son bord est en fait Jenny Halliburtt, la fille d’un journaliste abolitionniste incarcéré dans cette ville. Au cours de la traversée, elle réussit à convaincre James Playfair de remplir une mission encore plus périlleuse, soit celle de délivrer son père, prisonnier des sudistes. Que ne ferait-il pas pour les beaux yeux de Miss Jenny Halliburtt? A lieu une course-poursuite épique entre le voilier sudiste et le «steamer» des nordistes.

Commentaire

Dans ce texte très court, dont le titre original était ‘’Étude de moeurs contemporaines. Les forceurs de blocus’’, Jules Verne évita les détours et ennuis qu'il réservait habituellement à ses héros et qui faisaient augmenter le nombre de pages. L’histoire, habilement racontée, ne réserve pas de grandes surprises.
La nouvelle parut d’abord dans ‘’Le musée des familles’’, puis fut publiée en 1871, avec ‘’Une ville flottante’’.
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Hetzel avait demandé à Théophile-Sébastien Lavallée de composer une ‘’Géographie illustrée de la France et de ses colonies’’. Mais celui-ci mourut en août 1866, alors qu’il n'en avait écrit que la préface. L'éditeur, un peu désemparé, se rabattit sur Jules Verne qui, tout en finissant le troisième tome des ‘’Enfants du capitaine Grant’’, s'attaqua à ce pensum fastidieux, moyennant une bonne rémunération. Il écrivit : «Je travaille comme un forçat, imagine-toi, mon cher père, que je fais un dictionnaire ! oui, un dictionnaire sérieux !! C'est une géographie de la France illustrée. Un département par livraison de dix centimes. Une affaire, en un mot. C'est Théophile Lavallée qui avait commencé l'ouvrage. Il avait fait l'introduction. Mais il est mourant, et j'ai accepté de continuer l'affaire qui ne sera signée que de moi, sauf ladite introduction.»
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“Géographie illustrée de la France et de ses colonies”
(1866-1868)

Commentaire

Le texte parut en fascicules.
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En 1866, Jules Verne loua pour l’été, au Crotoy, typique petit port de pêche situé dans la baie de Somme, une maison appelée ‘’La solitude’’. Friand des jeux de mots, il écrivit à Hetzel : «Je travaille comme une bête de Somme dans la Solitude.» Il allait ensuite s’y installer.
Il acheta une chaloupe de pêche qu’il aménagea sommairement pour la plaisance et qu’il baptisa le “Saint-Michel”. Il sillonna la Manche et, y ayant installé une table de travail et une bibliothèque, y écrivit une partie de ‘’Vingt mille lieues sous les mers’’, qu’il appelait alors ‘’Voyage sous les eaux’’. D’ailleurs, il allait indiquer : «J’ai fait du yacht pour mon plaisir, mais ayant toujours dans l’idée de prendre des notes pour mes livres.»
Dans ‘’L’événement’’, Émile Zola salua avec indifférence l’apparition de Jules Verne au rang des romanciers. Théophile Gautier, dans un article du ‘’Salut public’’ du 23 juillet 1866, intitulé ‘’Les voyages imaginaires de M. Jules Verne’’, montra plus de chaleur et de perspicacité : «Jules Verne est le fantaisiste de la science. [...] Je préfère les fantaisies scientifiques de M. Jules Verne à certaines compilations indigestes de ma connaissance. Ici, l'élément humain apparaît ; on trouve en petit dans ces livres la grande bataille que l'homme a livrée de tout temps à la nature. La chimère est ici chevauchée et dirigée par un esprit mathématique. C'est l'application à un fait d'invention de tous les détails vrais, réels et précis qui peuvent s'y rattacher de manière à produire l'illusion la plus complète.»
En novembre, ‘’Les Anglais au pôle Nord’’ et ‘’Le désert de glace’’ furent réunis en un volume sous le titre :“Les voyages et aventures du capitaine Hatteras au pôle Nord” (1866)
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Le livre s’ouvrait par un ‘’Avertissement de l'éditeur’’: «Les ouvrages parus et ceux à paraître embrasseront dans leur ensemble le plan que s'est proposé I'auteur, quand il a donné pour sous-titre à son oeuvre celui de ‘’Voyages extraordinaires dans les mondes connus et inconnus’’. Son but est en effet de résumer toutes les connaissances géographiques, géologiques, physiques, astronomiques amassées par la science moderne, et de refaire, sous la forme attrayante et pittoresque qui lui est propre, l'histoire de l'univers.» Toutefois, Jules Verne n’allait jamais suivre vraiment à la lettre le plan d'ensemble méthodique.
Le 26 mars 1867, en compagnie de son frère Paul, il embarqua à Liverpool pour les États-Unis, sur le “Great Eastern”, bateau à voiles et à vapeur qui avait réussi en 1866 la pose du premier câble télégraphique entre l’Europe et l’Amérique mais dont c’était la dernière traversée transatlantique car ce bateau mythique était un échec commercial. Il tint un journal dont allait naître, quatre ans plus tard, ‘’Une ville flottante’’. Mais il ne passa que «cent quatre-vingt-douze heures» sur le continent nord-américain : «Que voulez-vous? J’avais un billet aller et retour valable seulement pour une semaine ! Après tout, j’ai vu New York […] J’ai contemplé les chutes du Niagara [il allait en dire dans ‘’Une ville flottante’’ : «La nature en cet endroit, l’un des plus beaux du monde, a tout combiné pour émerveiller les yeux» ; il allait leur faire jouer un grand rôle à la fin de ‘’Famille-Sans-Nom’’] Je me suis assis sur la rive canadienne. Puis je suis reparti. Et l’un de mes plus sincères regrets, c’est de penser que je ne reverrai jamais ce grand pays que j’aime et qu’un Français peut aimer comme il aime la France !» Il indiqua ailleurs : «J’ai eu une chance formidable et la joie de voir le Niagara pris par les glaces. C’était le 14 avril, et il y avait des torrents d’eau qui se déversaient dans les mâchoires ouvertes de la glace.» Il allait rester fasciné par les États-Unis, beaucoup de ses héros y vivant au moins en partie leurs aventures, tout en se montrant critique du mode de vie des États-Uniens.
Cette année-là, Pierre-Jules Hetzel, Jean Macé et lui reçurent, pour le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’, une médaille de l’Académie française.
En 1867, il visita l'Exposition universelle de Paris, où, comme plus de quatre millions de personnes, il put contempler les premiers aquariums géants, assister aux démonstrations d’étranges appareils permettant de respirer sous l’eau, admirer le premier sous-marin de la marine impériale, qui lui inspira celui de ‘’Vingt mille lieues sous les mers’’.
En 1868, il quitta son emploi d’agent de change et déménagea à Auteuil.
Après quatre années d’un travail acharné et enthousiaste, il mit le point final au premier livre d'une trilogie romanesque dans laquelle les prodiges de la science et les merveilles de la nature jouent un grand rôle :
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“Vingt mille lieues sous les mers”
(1869)

Roman de 540 pages

Le professeur français Aronnax, son domestique, Conseil, et le harponneur canadien, Ned Land, ont été faits prisonniers par le capitaine Nemo dans son étrange sous-marin, le ‘’Nautilus’’. Ils sillonnent les mers, passant par le pôle Sud, apercevant les ruines de l’Atlantide. Ils sont horrifiés quand Nemo coule un navire. Aussi, quand le sous-marin tombe dans le Maelström, s’échappent-ils.

Pour un résumé plus précis et une analyse, voir VERNE – ‘’Vingt mille lieues sous les mers’’
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En 1869, Jules Verne fit paraître dans ‘’Le journal des débats’’ une reprise de son roman ‘’De la Terre à la Lune’’ (1865) à laquelle il ajouta une suite :
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“Autour de la Lune”
(1869)

Roman

Dans leur projectile cylindro-conique, Michel Ardan, Nicholl et Barbicane ont survécu à la terrible déflagration qui les a envoyés dans l'espace, vers la Lune. Malgré la frayeur causée par un astéroïde qui manque de les pulvériser, ils fêtent dignement la réussite de leur départ (chapitres 1-3).
Cependant, les fantaisies de I'aventurier français n'empêchent pas l'esprit pratique et scientifique de ses compagnons américains de reprendre le dessus. Nicholl et Barbicane multiplient les observations les plus intéressantes sur la température de l'espace, la gravitation ou les effets de l'apesanteur. Mais ils constatent aussi que leur course a été déviée par leur rencontre avec le corps errant, et qu'ils manqueront la Lune (chapitres 4-9).
En orbite autour d'elle, dans une rotation parabolique, la frôlant comme un satellite, ils ont ainsi tout loisir de la contempler et de la décrire : «On ne distinguait que le lit désert d'immenses plaines et d'arides montagnes. Pas un ouvrage ne trahissait la main de l'homme. Pas une ruine n'attestait son passage. Pas une agglomération d'animaux n'indiquait que la vie s'y développât même à un degré inférieur. Des trois règnes qui se partagent le sphéroïde terrestre, un seul était représenté sur le globe lunaire : le règne minéral. Mais l'atmosphère s'était peut-être réfugiée au fond des cavités, à l'intérieur des cirques, ou sur la face opposée de la Lune. Et, s'il y a des Sélénites, ils peuvent voir notre projectile, mais nous ne pouvons les voir, ils sont cachés.» Cela leur permet de considérablement enrichir leurs connaissances astronomiques. lls découvrent notamment sur la face cachée de l'astre, qu’ils ne survolent que la nuit, un volcan en activité. L'explosion d'un nouveau bolide éclaire à leurs yeux une atmosphère, des océans et une végétation comparables à ceux de la Terre (chapitres 10-18).
En essayant de déclencher leur chute sur la Lune au moyen de fusées, ils provoquent en fait leur retour précipité sur Terre. Tombés dans le Pacifique, d'où le projectile émerge et peut ensuite flotter, les trois voyageurs, miraculeusement saufs, sont recueillis par la corvette ‘’Susquehanna’’ à bord de laquelle avaient pris place les directeurs des observatoires de Cambridge et de Belfast, qui avaient suivi le voyage interplanétaire à I'aide d'un énorme télescope placé à Long’s Peak, sur les montagnes Rocheuses, ainsi que Maston, secrétaire du ‘’Gun-Club’’. Ils sont ramenés triomphalement aux États-Unis. (chapitres 19-23).


Commentaire

Jules Verne fit preuve d’une grande maîtrise en décrivant les différentes formes du relief lunaire. De la géomorphologie, il passa ainsi à ce qu’on pourrait appeler la sélénomorphologie, avec toute l'imagination que nous lui connaissons. Ses connaissances en topographie, en orographie et en cartographie furent largement démontrées dans ce roman, où l'étude de l'espace (à la fois terrestre, lunaire et interstellaire) fut une fois de plus centrale. Il s'agit donc d'un voyage dans l'espace, scientifique, technique et poétique, mais aussi dans le temps, compte tenu de l'intérêt porté à l'étude de la formation de La lune et des différentes formes de vies (animales et / ou végétales) qui ont pu s'y développer. Son humour prudent lui conseilla de faire survoler la face cachée alors qu’elle est plongée dans la nuit. Il put emplir un livre entier en racontant l’existence de trois hommes enfermés dans quelques pieds carrés, sans user du retour en arrière ou de l’évasion intellectuelle.
La situation imaginée par Jules Verne allait être réalisée par le premier vol circumlunaire d’un satellite en 1969.
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En 1869, Jules Verne put dire de son fils qu’il était «la terreur du Crotoy !» Leurs rapports étaient difficiles.
En 1870, les Verne s'installèrent à Amiens, ville natale de son épouse, au 2 rue Charles-Dubois. Il révéla : «Sur le désir de ma femme je me fixe à Amiens, ville sage, policée, d’humeur égale, la société y est cordiale et lettrée. On est près de Paris, assez pour en avoir le reflet, sans le bruit insupportable et l’agitation stérile. Et pour tout dire, mon Saint-Michel reste amarré au Crotoy.» (lettre à son ami Charles Wallut). Il allait y vivre, en notable aisé, trente-trois ans, jusqu’à sa mort. Comme il connaissait bien la musique, il pouvait être accompagnateur au piano lors des soirées du mercredi qu’organisait sa femme.
Il publia, en collaboration avec Gabriel Marcel, le volume 1 d’une série intitulée ‘’Découverte de la terre : Histoire générale des grands voyages et des grands voyageurs’’.
Pendant la guerre, il fut mobilisé comme garde-côte au Crotoy, mais continua toutefois d’écrire.
Il fut le dernier Français à recevoir la Légion d’honneur sous l’Empire.
Il publia :
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“Une ville flottante”
(1871)

Roman

Le ‘’Gret Eastern’’, plus gros paquebot jamais construit, est un chef-d'oeuvre de construction navale qui, actionné principalement par la vapeur, a vingt fois fait la traversée Liverpool-New York. Plus qu'un vaisseau, c’est «une ville flottante» où se trouvent plusieurs milliers de personnes, avec leurs caractères différents, une vraie société. Hypnotisé par la démesure du bâtiment, le narrateur (dont on ignore le nom) monte à son bord pour une traversée qui doit réserver bien des surprises, car il constate qu’«on y rencontre tous les instincts, tous les ridicules, toutes les passions des hommes». Il fait ainsi la connaissance du jovial docteur Pitferges qui ne cherche qu'à faire naufrage, de Cyrus Field, de «l’honorable John Rose, du Canada», de «Mr et Mrs Whitney de Montréal». Il retrouve un ami à lui, Fabian Mac Elwin, capitaine récemment en poste à Calcutta et qui a des problèmes de coeur, à la suite du mariage de raison entre sa fiancée, Ellen Hodges (depuis devenue folle) et l'ignoble Harry Drake, un aventurier ruiné et dangereux qui se trouve à bord. Le narrateur apprend que le bateau a reçu un sort. Les rumeurs vont bon train : des cabines jusqu'aux cales, il est question d'inquiétantes disparitions : un des capitaines aurait péri noyé ; un passager se serait égaré dans les profondeurs du navire ; pendant l'installation des chaudières, un mécanicien aurait été soudé dans la boîte à vapeur ! Une fois encore, un drame se prépare, dont tous les acteurs sont réunis. Fabian Mac Elwin et Harry Drake se battent dans un duel au cours duquel ce dernier attire les foudres du ciel pour avoir imprudemment brandi une épée fatalement conductrice. À I'onde de résonance provoquée par un coup de canon providentiel un scaphandrier doit la macabre remontée du noyé désespérément recherché. Et la malédiction se poursuit. Le naufrage est plus que prévisible...

Commentaire

Jules Verne avait tiré le sujet du roman de sa traversée de l’Atlantique au cours de laquelle, le 9 avril 1867, il envoya à Hetzel une lettre où il écrivait : «Je crois que mon livre sur le ‘’Great Eastern’’ sera plus varié que je ne l’eusse voulu, grâce aux épreuves par lesquelles nous sommes passés depuis quinze jours. Nous avons eu des coups de vent épouvantables. Le ‘’Great Eastern’’, malgré sa masse, dansait comme une plume sur l’Océan. […] Mais quelle île ! Quel échantillon de l’industrie humaine !»
Le roman est émaillé de descriptions de tous les aspects du paquebot, d’anecdotes vécues.
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En 1871, pendant la Commune de Paris, Hetzel et Jules Verne soutinrent la politique de Thiers. Ils restèrent toutefois en communication avec deux anciens communards, Élisée Reclus et Paschal Grousset.
Cette année-là, son père mourut.
En mars 1872, il fut élu à l’Académie des sciences, lettres et arts d’Amiens.
Il publia :
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‘’Aventures de trois Russes et de trois Anglais en Afrique australe’’
(1872)

Roman

En 1854, trois astronomes russes et trois astronomes anglais partent de l’embouchure du fleuve Orange vers le Zambèze pour une mission de géodésie qui consiste à mesurer une portion de méridien terrestre. Il s'agit de ne pas laisser à la France le monopole de la détermination des étalons de poids et mesures. Ils utilisent la méthode de triangulation exposée en détail dans l'’’Astronomie populaire’’ d'Arago. La délégation anglaise se compose du colonel Everest (cinquante-cinq ans), de l'observatoire de Cambridge ; de William Emery (environ vingt-cinq ans), de l'observatoire du Cap ; de sir John Murray (quarante-quatre ans), riche amateur du Devonshire, grand chasseur. La délégation russe se compose de Mathieu Strux (environ cinquante ans), de l'observatoire de Poulkovo ; de Nicolas Palander (cinquante-cinq ans), de Helsingfors ; de Michel Zorn (environ vingt-cinq ans), de Kiev. Les deux chefs (Everest et Strux) sont un peu rigides dans leur rivalité professionnelle aiguë, leurs relations étant de plus calquées sur les relations diplomatiques, souvent tendues et conflictuelles, entre la Russie et l'Angleterre. Les deux jeunes astronomes (Emery et Zorn) sont bien plus détendus et fraternisent vite. John Murray, qui s’intéresse plus à la chasse qu’à l'astronomie, semble confondre expédition scientifique et safari. Nicolas Palander, calculateur émérite, excelle dans une autre sorte de chasse, celle aux erreurs dans les tables de logarithmes : c'est un savant distrait, qui met la mission en péril en s'égarant et en se faisant voler par des singes les registres des observations ! Toute la logistique de la mission et sa survie reposent sur l’homme de terrain qu’est le Bushman Mokoum. À mesure qu’ils avancent dans le désert du Kalahari, ils sont victimes de la foudre qui tue trois hommes, d’une invasion de sauterelles qui ravagent tout. Or éclate la guerre de Crimée qui oppose notamment la France et l'Angleterre à la Russie. Elle oblige la troupe à se diviser. Mais, comme ils sont attaqués par des indigènes, ils doivent se réunir et arriver ensemble en un pays fertile.



Commentaire

Ce roman nous fait marcher sur les traces du docteur David Livingstone.
On a droit à un cours de triangulation.
Le périple dans le désert est semblable à l’exode des Hébreux.
Le roman fut publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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‘’Une fantaisie du docteur Ox’’
(1872)

Nouvelle

Le docteur Ox, dont l’assistant s’appelle Ygène, propose d'installer dans une ville flamande un réseau de lampadaires utilisant le puissant pouvoir lumineux du chalumeau oxhydrique. En réalité, ce savant sans scrupule cherche à étudier les propriétés euphorisantes du gaz sur la paisible et très lente population provinciale de la ville de Quiquendone, dont la devise peut se résumer ainsi : «L'homme qui meurt sans s'être jamais décidé à rien pendant sa vie est bien près d'avoir atteint la perfection en ce monde.» De fait, dès qu'ils respirent cet air chargé en oxygène, les placides et soporifiques Flamands sont conduits à des accès de colère et des actions guerrières fort peu en accord avec leur nature, mais qui réjouissent le docteur Ox : «Eh bien,Ygène, eh bien ! s'écriait le docteur Ox en se frottant les mains. Vous les avez vus, hier, à notre réception, ces bons Quiquendoniens à sang-froid qui tiennent, pour la vivacité des passions, le milieu entre les éponges et les excroissances coralligènes ! Vous les avez vus, se disputant, se provoquant de la voix et du geste ! Déjà métamorphosés moralement et physiquement ! Et cela ne fait que commencer ! Attendez-les au moment où nous les traiterons à haute dose ! - N'est-il pas à craindre qu'en produisant une telle excitation dans leur appareil respiratoire, nous ne désorganisions un peu leurs poumons, à ces honnêtes habitants de Quiquendone? -Tant pis pour eux, répondit le docteur Ox. C'est dans I'intérêt de la science ! Que diriez-vous si les chiens ou les grenouilles se refusaient aux expériences de vivisection?» Les excentricités et extravagances des Quiquendoniens créent évidemment des situations drolatiques et grotesques, qui alimentent la farce, mais ne justifient en rien le cynisme du docteur Ox. En conclusion de cette fable sur les dangers de l'«air pur» et les excès de la science, Jules Verne s'interroge : «En résumé, et pour conclure, la vertu, le courage, l’esprit, l'imagination, toutes ces qualités ou ces facultés ne seraient-elles donc qu'une question d'oxygène? Telle est la théorie du docteur Ox, mais on a droit de ne point I'admettre, et pour notre compte nous la repoussons à tous les points de vue, malgré la fantaisiste expérimentation dont fut le théâtre I'honorable ville de Quiquendone.»

Commentaire

C’est une nouvelle humoristique hautement fantaisiste. Avec la juxtaposition d’Ox et d’Ygène, on retrouve le goût de Jules Verne pour les jeux de mots et les calembours.
Mais, en fait, est posée la question : «Qu’est-ce que la science sans conscience?» Savant sans conscience, le docteur Ox «traite» les habitants de Quiquendone comme s'il s'agissait de rats de laboratoire :
En 1872, la nouvelle fut publiée dans Ie ‘’Musée des familles’’ (ce fut la dernière collaboration de Jules Verne).
En 1874, elle fut publiée en volume.
En 1877, elle fut adaptée en opéra-bouffe, sur une musique de Jacques Offenbach.
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“Le tour du monde en quatre-vingt jours”
(1872)

Roman

Phileas Fogg est un membre aussi éminent qu'original du ‘’Reform Club’’ de Londres. Ce gentleman excentrique mais toutefois méticuleux est un maniaque de l'exactitude ; il possède tous les horaires des trains et des bateaux du monde entier. Il a pu ainsi combiner, sans sortir de sa bibliothèque, un tour du monde qui, grâce aux moyens de locomotion modernes, prendrait 80 jours, soit 1 920 heures, soit 15 200 minutes. Aussi, lançant un défi audacieux aux autres membres du ‘’Reform Club’’, il parie toute sa fortune (vingt mille livres) qu'il réussira à le faire. Or «un Anglais ne plaisante jamais quand il s'agit d'une chose aussi importante qu'un pari.» «Théoriquement, vous avez raison, lui dit l'un des membres du Reform Club. Mais pratiquement?» Il se met en route avec son domestique français, I'habile Jean, dit Passepartout, le 2 octobre 1871, à huit heures quarante-cinq (chapitres 1-4).
Hélas, ce départ précipité éveille la méfiance de la police. Le détective Fix soupçonne Phileas Fogg d'être l'insaisissable individu qui a volé trois jours plus tôt cinquante-cinq mille livres à la Banque d'Angleterre. ll se lance aussitôt à sa poursuite et le surveillera au cours de ses pérégrinations, sans pouvoir toutefois I'arrêter, le mandat d'amener tardant à lui parvenir en raison de ses déplacements incessants. (chapitres 5-8).
Phileas Fogg et Passepartout, utilisant les navires les plus rapides, laissent derrière eux Suez, Aden, et parviennent en lnde. Quand les trains font défaut, ils utilisent les services d'un éléphant. lls échappent de peu à la fureur d'hindous fanatiques quand ils sauvent la vie de la belle Aouda, la jeune veuve d'un maharadjah condamnée par une tradition barbare à mourir sur le bûcher funéraire de son époux. Malgré les astuces de Fix pour les retarder, les contretemps et les tempêtes, les voyageurs s'embarquent pour Hong Kong puis pour Shanghai et Yokohama. C'est l'occasion d'étonnants chassés-croisés : perdu à Hong Kong, Passepartout est retrouvé au Japon, mêlé à une troupe d'acrobates (chapitres 9-23).
Ayant traversé le Pacifique, Fogg, Passepartout et Aouda arrivent à San Francisco et entreprennent de rejoindre New York par chemin de fer. Mais les troupeaux de bisons, les ponts effondrés, les Sioux hostiles qui attaquent le train et les chutes de neige contrarient leurs projets. C'est en traîneau à voiles qu'ils doivent faire une bonne partie de leur route. Malgré leurs efforts, ils manquent le paquebot qui devait les ramener en Angleterre, et une violente tempête survient, qui cloue au port les navires en partance pour I'Europe (chapitres 24-32).
Phileas Fogg est obligé de louer un bateau, dont il doit brûler les superstructures pour alimenter les machines. ll parvient ainsi à Liverpool, où l'attend l'inspecteur Fix qui a enfin reçu son mandat d'amener. Arrêté, il perd une journée à se disculper et à être reconnu innocent. Il arrive à Londres avec cinq minutes de retard et pense donc avoir perdu son pari. Mais, ayant accompli le tour du monde en sens inverse de la rotation terrestre, il a en fait gagné un jour sur la durée de son périple. ll est donc arrivé à temps, et fait une entrée triomphale au ‘’Reform-Club, le 21 décembre 1871, trois secondes avant vingt heures quarante-cinq I Il est vrai que la prouesse lui a coûté aussi cher que la mise. Mais, ayant demandé et obtenu la main de la charmante Aouda, il a gagné l'amour (chapitres 33-37).

Commentaire

Dans ce roman géographique, conçu probablement à partir de la nouvelle d'Edgar Poe, ‘’La semaine des trois dimanches’’, dont l'objectif était de montrer que les progrès scientifiques et techniques de la fin du XIXe siècle permettaient enfin de dominer la distance, l'espace, l'étendue, que seul comptait le trajet à effectuer en un temps donné, que les pays traversés n’étaient que des prétextes pour montrer que désormais l'être humain avait vaincu la distance et les nombreux obstacles naturels que lui imposait la Terre, on assiste à la lutte entre deux concepts qui bizarrement sont désignés par deux mots dans les langues anglo-saxonnes et par un seul mot dans les langues latines. Le temps désigne en français l'heure qu'il est et la couleur du ciel. En anglais, on dit «time» et «weather», en allemand, «Zeit» et «Wetter». Ce tour du monde, c'est la lutte de «time» contre «weather», car les retards pris par les bateaux et les trains sur leurs horaires sont presque toujours dus aux intempéries. En somme, Fogg fait le tour du monde «contre vents et marées», filant d’ailleurs sans rien regarder, en faisant même la liste des choses qu’il ne voit pas, car ce n’est pas un voyage d’exploration mais une course, et une course à obstacles.
Depuis ce tour du monde effectué en quatre-vingts jours montre en main, les distances ne se calculent plus seulement en kilomètres ou en milles, mais en heures de route, de navigation ou de vol. Le roman ressemblait avant l’heure à l’itinéraire établi par une agence de voyages. Jules Verne avait anticipé le système des fuseaux horaires qui ne fut officiellement adopté qu’en 1884.
À l'élément romanesque proprement dit (pari insensé, difficultés sans nombre, retards, multiples rebondissements, stratagèmes employés pour tourner les obstacles qui s'opposent à la réalisation du projet, échec apparent, renversement final, arrivée au club qui est une grande scène), l’auteur, qui possédait un art de boulevardier et de feuilletoniste digne de Sue ou de Dumas, sut ajouter des éléments comiques (poursuite obstinée du policier, figure du domestique Passepartout dont le nom indique qu’il a pour vertu principale la débrouillardise, qu’il se tire toujours d'affaire, contraste constant entre le flegme tout britannique de Fogg (dont le nom, qui évoque «fog» [= brouillard], fait un Britannique typique) et I'activité débordante qu'il déploie pour confronter sa théorie avec la pratique. Lui, qui avait déclaré au début : «L'imprévu n’existe pas», et qui, en héraut du progrès s'est élancé autour du monde, se heurte à toutes les infidélités que le monde empirique inflige à la pensée pure, lutte avec obstination contre les distances et le temps, doit faire face à l’imprévu, trouvant même sur sa route l'amour qui est l'imprévu dans toute sa splendeur. Le rebondissement final, avec ces vingt-quatre heures gagnées sur le temps, lui prouve que la raison humaine n'est pas si parfaite qu'il le pensait.
Ce roman, qui compte parmi les meilleurs de l'écrivain, fut de très loin le plus grand succès qu’il ait remporté de son vivant, d’abord dès sa publication en feuilleton, du 5 novembre au 22 décembre 1872, dans ‘’Le Temps’’ qui vit son tirage augmenter considérablement, les correspondants de presse américains télégraphiant chaque jour les nouvelles péripéties à New York, les directeurs de compagnies maritimes offrant à l’auteur des fortunes pour que son héros gagnât son pari grâce à l’un de leurs bateaux ; puis par la publication en un volume in-8 relié, illustré par Benett et Neuville, mis en vente le 25 septembre 1873, du dixième des ‘’Voyages extraordinaire’’, le tirage atteignant le record de 108 000 exemplaires, comparativement à 76 000 pour ‘’Cinq semaines en ballon ‘’ et 50 000 pour ‘’Vingt mille lieues sous les mers’’.
Ce succès fut immédiatement relayé par celui de l'adaptation théâtrale à grand spectacle qu'en réalisèrent Verne et Ennery. ‘’Le tour du monde en quatre-vingts jours’’, pièce en cinq actes et un prologue, fut créé au théâtre de la Porte Saint-Martin le 7 novembre 1874, et représenté 415 fois jusqu'au 20 décembre 1875, avant d'être repris régulièrement, entre autres au Châtelet, jusque en 1940 (ce dont témoigna Cocteau : «Le chef-d'oeuvre de Jules Verne, sous sa couverture rouge et or de livre de prix, Ia pièce qui en fut tirée, derrière le rideau or et rouge du Châtelet, ont excité notre enfance et nous ont communiqué plus que les mappemondes, le goût des aventures et le désir du voyage.» (‘’Mon premier voyage’’, 1937).
On en fit une sorte de jeu de l’oie, on décora des assiettes, etc..
La fascination suscitée par le défi de Fogg ne s'est jamais éteinte. Dès 1889, une journaliste du ‘’Sun’’ refit son voyage ; dans les années 1930, Cocteau se livra à l'exercice.
Le roman devint un grand classique connu de tous. Michel Tournier souligna sa dette à l'égard du personnage de Phileas Fogg : «Chaque fois que j'ai à surmonter une complication ou un contretemps en voyage, je pense à Phileas Fogg. Eh bien oui, ce n'est pas saint Christophe, le héros phorique par excellence de I'imagerie chrétienne que j'évoque à mon secours, il faut en convenir, c'est le riche Anglais, rompu à toutes les malignités du sort, armé d'une patience et d'un courage exemplaires pour surmonter toutes les faiblesses du train, toutes les trahisons de la diligence, toutes les défaillances du steamer. C'est vraiment lui le grand patron des voyageurs d'aujourd'hui, lui qui possède à un point suprême cette science si particulière et si délicate, cette vertu si rare et si longue à acquérir : savoir voyager.» (‘’Journal de voyage au Canada’’, 1984).
Furent tournées une dizaine d'adaptations cinématographiques dont celle de Michaël Anderson, produite par Michaël Todd (1956) et interprétée par David Niven et Shirley Mac Laine.
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“Le pays des fourrures”
(1873)

Roman

Au Canada, en 1859, la Compagnie de la Baie d'Hudson, qui est spécialisée dans la vente de fourrures de toutes sortes, subissant une concurrence de plus en plus vive, demande au lieutenant Hobson d’ouvrir un nouveau territoire de chasse dans des terres encore inconnues au nord du continent, du côté de la mer de Behring, au-delà du cercle polaire et du 70e parallèle, et d’y établir une «factorerie». Se joignent à la troupe une voyageuse, Mrs Paulina Barnett, et sa servante, Madge, ainsi que Thomas Black, un astronome qui veut observer une éclipse totale de soleil afin d'étudier la couronne solaire (encore inconnue à l'époque). Au bout d'un voyage guère dangereux, ils s'installent au cap Bathurst qui semble être le lieu parfait. Mais, à la suite d’un tremblement de terre et d'une éruption volcanique, ils constatent qu'ils ont bâti leur «factorerie» non pas sur la terre ferme mais sur un bout d'«icefield» décroché de la côte, qu’ils baptisent «île Victoria» et qui part désormais à la dérive, entraînant ses occupants vers le sud et fondant dangereusement, d’autant plus qu’arrive le printemps ! Chose dont ils se sont rendu compte après l'observation de l'éclipse qui, d’ailleurs, ne fut que partielle ! Mais tout finit bien, le glaçon passant à proximité de la côte d’une des îles Aléoutiennes, où Kalumah l'Esquimaude la voit et la rejoint.

Commentaire

Jules Verne traita de nouveau le thème, qui le hantait, des naufragés appelés à survivre par leurs propres moyens dans un milieu extrême. L’intrigue reprit en mineur celle des ‘’Voyages et aventures du capitaine Hatteras’’ et d’’’Un hivernage dans les glaces’’. Il montra aussi l’importance de l’étude astronomique (Thomas Black peut être rapproché de Palmyrin Rosette dans ‘’Hector Servadac’’). On peut se demander s’il faut voir quelque homosexualité féminine dans les rapports ambigus qu’entretient Paulina Barnett avec sa servante, Madge. Évoquant les raquettes, il exagéra en les décrivant comme des «appareils propres à […] se déplacer avec une extrême vitesse, ainsi que font les patineurs sur les surfaces glacées» !
Le roman fut publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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‘’Un neveu d’Amérique ou les deux Frontignac’’
(1873)

Pièce de théâtre

Commentaire

La pièce traite principalement du mariage et du travail effectué par un tiers pour le favoriser.
Elle fut composée en collaboration avec Charles Wallut, et remaniée par Édouard Cadol.
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En avril 1873, Jules Verne donna une communication à la Société de géographie.
Une des rares personnes à prendre le baptême de I'air au XIXe siècle, il fit, à Amiens, une ascension à bord du ‘’Météore’’, qui fut contée dans ‘’Vingt-quatre minutes en ballon’’ (1873).
Cette année-là parut, sous la plume d’Adrien Marx, le premier article sur lui ; le critique considérait que sa biographie pouvait se résumer en trois mots : «Breton, Catholique et Marin».
En 1874, furent réunies dans le recueil ‘’Le docteur Ox’’ les nouvelles suivantes : ‘’Une fantaisie du docteur Ox’’, ‘’Maître Zacharius ou l'horloger qui avait perdu son âme’’, ‘’Un drame dans les airs’’, ‘’Un hivernage dans les glaces’’. On y joignit un texte de Paul Verne, ‘’Quarantième ascension française au mont Blanc’’ qui allait être retiré des éditions suivantes.
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En 1874, devenu membre du Yacht-Club de France, Jules Verne, avec les bénéfices produits par ‘’Le tour du monde en quatre-vingts jours’’, fit construire un côtre de treize mètres qu’il appela le ‘’Saint-Michel II’’ et qui était basé au port du Crotoy.
Fit suite aux deux autres volumes de la trilogie romanesque qui comprenait déjà ‘’Les enfants du capitaine Grant’’ (1867-1868) et ‘’Vingt mille lieues sous les mers’’ (1869-1870) :
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‘’L’île mystérieuse’’
(1874-1875)

Roman en deux parties

Première partie : ‘’Les naufragés de l’air’’
(1874)

Le 24 mars 1865, un ballon emporté par un ouragan crève et s'abat sur une île indéterminée de l'océan Pacifique dont la côte est découpée, parfois abrupte. ll contient cinq passagers dépourvus de toute ressource : I'ingénieur Cyrus Smith, accompagné de son fidèle serviteur noir, Nab, et de son chien, Top ; l'intrépide correspondant de guerre Gédéon Spilett ; le brave marin Pencroff et son protégé, un jeune orphelin du nom de Harbert Brown. Tous ont participé à la guerre de Sécession dans les rangs des nordistes. Prisonniers des sudistes à Richmond, ils se sont évadés en volant un aérostat. Mais la tempête les a amenés bien plus loin qu'ils n'avaient prévu. Et leur situation leur paraît d'autant plus inquiétante que Cyrus Smith, le plus savant et le plus ingénieux d'entre eux, semble avoir disparu dans la catastrophe (chapitres 1-3).
lls ne tardent pas, cependant, à s'organiser pour survivre, trouvant à s'abriter, vivant de chasse et de cueillette, parvenant à faire du feu avec leur unique allumette enflammée grâce aux rayons solaires filtrés au travers de deux verres de montre. lls retrouvent même l'ingénieur, mystérieusement sauf, dans une grotte du littoral (chapitres 4-8).
Avec Cyrus Smith, tout devient plus facile. Utilisant au mieux toutes les admirables et insoupçonnées ressources qu’offre l’île, il permet à la communauté de se doter de moyens de plus en plus nombreux et efficaces pour coloniser son domaine. En même temps, il en pousse l'exploration aussi loin que possible : il s'agit d'une terre absolument déserte, apparemment inconnue des géographes, qu'il baptise l'île Lincoln (chapitres 9-14).
Les héros se lancent dans des entreprises de plus en plus hardies et délicates. lls plantent, moissonnent, font de la poterie, forgent du fer, construisent un télégraphe entre le corral et Granite-House, et vont même jusqu'à fabriquer de la nitroglycérine ! Ils réussissent, en abaissant les eaux d'un lac, à transformer une grotte en véritable palais, qu'ils nomment «Granite-House». lls peuvent ainsi passer l'hiver dans un relatif confort. Cependant, certains faits ne manquent pas de les intriguer, comme la présence d'un grain de plomb dans la chair d'un cochon sauvage (chapitres 15-22).

Deuxième partie : ‘’L’abandonn钒
(1874)

La construction d'une pirogue rend les explorations beaucoup plus aisées. Mais un événement bouleverse profondément la vie des robinsons : la découverte d'une caisse échouée sur la plage, contenant des outils, des vêtements, des livres, des armes et des ustensiles de toutes sortes. La provenance de ce trésor est inexplicable. Capables désormais de se défendre contre les plus terribles fauves, Cyrus Smith et ses compagnons s'aventurent sans crainte dans leur île. lls peuvent ainsi récupérer les débris du ballon qui les a amenés et Ia précieuse étoffe qui le constitue (chapitres 1-5).
On parvient à domestiquer un singe. On fortifie les abords de «Granite-House», on en assure l'accès par un ascenseur hydraulique, et l'on met des vitres aux fenêtres. Cyrus Smith, grâce aux instruments récupérés, peut constater que l'île Lincoln est toute proche d'une autre terre, l'île Tabor. Tous projettent d'aller la visiter. On entreprend alors la construction d'un bateau (chapitres 6-10).
Le second hivernage peut être affronté dans des conditions bien meilleures. L'embarcation est bientôt achevée. Dès ses premiers essais, le ‘’Bonadventure’’ donne toute satisfaction. Harbert pêche une bouteille renfermant un message : un naufragé attendrait des secours dans l'île Tabor. Les héros y rencontrent un être revenu à l'état sauvage qu'ils doivent ramener de force. lls ne retrouvent leur route que grâce à un feu allumé par une main inconnue (chapitres 11-15).
Leur nouveau compagnon est un ancien mutin, le contremaître Ayrton, abandonné par lord Glenarvan dans l'île Tabor pour y expier ses crimes (voir ‘’Les enfants du capitaine Grant’’). Bourrelé de remords, Ayrton trouve la rédemption parmi ses sauveurs. Mais il affirme qu'il n'est pas l'auteur du message dans la bouteille. Ainsi renforcée, la petite société accomplit de nouveaux prodiges : Cyrus Smith réalise même un télégraphe électrique. C'est alors qu'un navire est signalé (chapitres 16-20).

Troisième partie : ‘’Le secret de l’île’’
(1875)

ll s'agit, hélas ! d'un bateau pirate, le ‘’Speedy’’, commandé par un ancien complice d'Ayrton : I'infâme Bob Harvey. Le sort des six colons serait funeste si le brick ne sautait sur une mine. Qui l'a placée sous la coque? Tout en récupérant ce qui peut l'être dans l'épave disloquée, Cyrus Smith s'ouvre de ses soupçons à ses amis : depuis leur établissement, une présence bienveillante n'a cessé de leur venir en aide. À ce mystère s'ajoute une inquiétude : six pirates courent toujours. Ils se mettent à tout ravager. Au cours d'un combat, Harbert est grièvement blessé. ll mourrait sans un médicament, lui aussi apporté par le protecteur invisible qui a également exterminé les derniers pirates et libéré Ayrton, leur prisonnier (chapitres 1-13).
On songe à construire un nouveau bateau et à faire face à un troisième hiver. Mais le mont Franklin, volcan qui domine l'île, entre en éruption. L'hôte inconnu se montre enfin : c'est le capitaine Nemo (voir ‘’Vingt mille lieues sous les mers’’), dont le ‘’Nautilus’’ est caché depuis six ans dans une caverne communiquant avec ‘’Granite-House’’ (chapitres 14-15).
L'extraordinaire personnage raconte toute son histoire. ll était jadis le prince Dakkar, souverain indien du Bandelkund, mais participa à la révolte des Cipayes, en 1857. Vaincu, ayant vu toute sa famille massacrée, il fuit sous les mers ce monde qui lui faisait horreur, mais projeta une terrible vengeance contre l'Angleterre. ll conçut donc son extraordinaire sous-marin, semant la terreur sur les mers, sous le nom de capitaine Nemo. Après avoir failli sombrer dans le Maelstrom, il parvint à conduire le ‘’Nautilus’’ jusqu'à son repaire de l'île Lincoln où, ayant perdu tous ses hommes, vieux et malade, il fut ému par les grandes qualités humaines des naufragés, et décida de les secourir. Il leur lègue un coffre rempli de diamants, et leur demande d'être inhumé à bord de son sous-marin : «Demain, je serai mort, et je désire ne pas avoir d'autre tombeau que le ‘’Nautilus’’. C'est mon cercueil, à moi ! Tous mes amis reposent au fond des mers, j'y veux reposer aussi.» Il expire en murmurant : «Indépendance». Suivant ses dernières volontés, les colons de l'île Lincoln précipitent alors le sous-marin révolutionnaire au fond de I'eau. La dernière vision est saisissante : «Mais les colons purent le suivre encore à travers les couches profondes. Sa puissante lumière éclairait les eaux transparentes, tandis que la crypte redevenait obscure. Puis, ce vaste épanchement d'effluences électriques s'effaça enfin, et bientôt le ‘’Nautilus’’, devenu le cercueil du capitaine Nemo, reposait au fond des mers.» (chapitres 16-18).
Cependant, l'île donne les signes d'une désagrégation de plus en plus imminente. Malgré leur hâte, les héros ne peuvent achever à temps leurs préparatifs. Du fait des tremblements de terre, la mer se précipite dans la cheminée du volcan, ce qui déclenche une explosion qui détruit irrémédiablement l’île. Bientôt, il ne reste plus de leur petite république qu'un rocher battu par les flots. lls y sont miraculeusement recueillis par le ‘’Duncan’’, envoyé par lord Glenarvan afin de rapatrier Ayrton au terme de douze années d'expiation dans l'île Tabor. Une notice déposée par Nemo dans l'île a permis de les retrouver, quatre ans jour pour jour après leur dramatique atterrissage (chapitres 18-20).

Commentaire

Jules Verne reprit nombre d'éléments de ‘’L'oncle Robinson’’, en ayant comme à son accoutumée, suivi les conseils d’Hetzel, changé I'intrigue et les personnages ainsi que la situation de l'île, qu'il transposa dans le Pacifique Sud. Mais la destinée des cinq évadés des prisons sudistes, dont le tour de force tient à ce que, autour de leur chef, I'ingénieur Cyrus Smith, ces hommes civilisés mais démunis de tout, ont retrouvé les gestes primitifs de l’humanité pour survivre, aidés uniquement par leur intelligence et leur savoir scientifique, s'inscrit dans une lecture mythique et phylogénétique de l'histoire de l'humanité, depuis l'âge des cavernes jusqu'à l'ère du télégraphe et de l'électricité, couronnée par une fin du monde qui témoigne de la prégnance du mythe de l'Atlantide sur son imaginaire. Très significativement, cette apocalypse finale suit sans délai la mort de celui qui fut le Dieu caché de l'île.
Ce roman, qui multiplie les épisodes de vulgarisation scientifique appliquée, peut apparaître comme une apologie de la triomphante techno-science bourgeoise du XIXe siècle. De même que Robinson est par-dessus tout I'incarnation de I'humanité laborieuse, les cinq naufragés de ‘’L'île mystérieuse’’ sont celle de I'humanité savante. Ils sont les tenants d'une civilisation fondée sur la science et la morale : comme tels, ils doivent pouvoir triompher des forces aveugles de la nature. Ce point de vue fait du roman une oeuvre bien représentative de la mentalité scientiste de la seconde moitié du XIXe siècle. Jules Verne voyait la civilisation allant vers l'harmonie sociale.
Cependant l'idéologie parfois douteuse et contradictoire du livre (du fait du rôle du Noir, à peine distinct de celui de l'orang-outang apprivoisé !) doit beaucoup aux perpétuelles interventions de l'éditeur Hetzel, qui, entre autres cas, obligea Verne à modifier radicalement le dénouement de l'ensemble, le dernier mot de Nemo, qui était : «Indépendance !», devint étrangement dans la version publiée : ‘’Dieu et Patrie !’’.
Pour modèle de «Granite-House», Jules Verne s'inspira de la grotte marine de Fingal, qu'il avait visitée en Écosse : «La lumière entra à flots et produisit un effet magique en inondant cette splendide caverne. [...] Appuyée sur des espèces de pieds-droits latéraux, ici se surbaissant en cintres, là s'élevant sur des nervures ogivales, se perdant sur des travées obscures dont on entrevoyait les capricieux arceaux dans I'ombre, ornée à profusion de saillies qui formaient comme autant de pendentifs, cette voûte offrait un mélange pittoresque de tout ce que les architectures byzantine, romane et gothique ont produit sous la main de I'homme. Et ici pourtant, ce n'était que l'oeuvre de la nature ! Elle seule avait creusé ce féerique Alhambra ! Les colons étaient stupéfaits d'admiration. Où ils ne croyaient trouver qu'une étroite cavité, ils trouvaient une sorte de palais merveilleux.»
Jules Verne manifesta sa préoccupation écologique : après que l'ingénieur Cyrus Smith a fabriqué de la nitroglycérine pour faire une brèche dans le roc pour abaisser le niveau d'un lac, Pencroff s'inquiète : «Mais savez-vous bien, monsieur Cyrus, qu'au moyen de cette charmante liqueur que vous avez fabriquée, on ferait sauter notre île entière? - Sans aucun doute, l'île, les continents, et la Terre elle-même, répondit Cyrus Smith. Ce n'est qu'une question de quantité.»
Le roman parut en feuilleton dans le ‘’Magasin illustré d'éducation et de récréation’’, du 1er janvier 1874 au 15 décembre 1875. Trois volumes in-8, parurent les 10 septembre 1874, 12 avril 1875 et 28 octobre 1875. La mise en vente d’une édition complète in-8 reliée, illustrée de 154 dessins de Férat, date du 22 novembre 1875. 44 000 exemplaires in-18 en furent vendus du vivant de Jules Verne dont il est un des romans les plus célèbres, et des plus célébrés.
Il fut souvent adapté à l'écran, en particulier :
- en 1969, pour la télévision, par Claude Santelli, avec Pierre Dux dans le rôle de Nemo ;
- en 1973, de nouveau pour la télévision, en six épisodes, par J.A. Barden et H. Colpi, avec Omar Sharif dans le rôle de Nemo.
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‘’Le Chancellor’’
(1875)

Roman

C'est le journal de J.R. Kazallon, homme cultivé et raisonnable qui est un des passagers du trois-mâts, le ‘’Chancellor’’, un navire de commerce qui, avec vingt-huit personnes et une cargaison de coton, quitte Charleston en direction de Liverpool. Mais, mené par John Silas Huntly, un capitaine irrésolu, lâche et incompétent, souffrant même d'aliénation mentale, il vogue vers le sud-est au lieu du nord-est. Au cours de la traversée, il connaît de terribles péripéties. Par combustion spontanée, un incendie se déclare dans la cargaison et fait rage pendant plusieurs jours où on ne peut qu’arroser le pont du navire, avant de s'éteindre à la faveur d'une tempête. Le second, Robert Kurtis, un homme solide, prend les commandes. Mais, par une autre violente tempête, le trois-mâts s'échoue sur un îlot basaltique, et Kurtis fait procéder à des réparations en espérant le remettre à flot et atteindre la Guyane. Malheureusement, le ‘’Chancellor’’ fait eau de toutes parts. Le capitaine, un passager et trois matelots s'enfuient alors à bord du seul canot qui avait été conservé, abandonnant leurs dix-huit compagnons, le capitaine montrant ainsi qu'il n'était pas à la hauteur de ses responsabilités de «seul maître à bord». Mais cette fuite les met en danger et aucun ne survit. Les autres construisent un radeau de fortune. Les vivres et l’eau sont rares et sévèrement rationnés, mais Hobbart, le maître d'hôtel, un homme veule et dissimulé, cache de la nourriture au lieu de la partager (il finit par se suicider). Une tempête fait de nouvelles victimes.
Trois mois après le départ de Charleston, les passagers du radeau à la dérive ignorent tout de leur position. Un des survivants prend quelques poissons avec les seuls appâts dont ils disposent : des lambeaux de chair humaine pris à un cadavre, expérience qui s'arrête alors là. Cependant, un homme s’étant suicidé, quelques autres se livrent au cannibalisme. Plusieurs sombrent dans la folie, dont Jynxtrop, le cuisinier africain, mauvais sujet, insolent et égoïste, qui se jette à la mer au milieu des requins. En désespoir de cause, les autres, pour éviter une lutte sanglante, doivent se résigner à tirer au sort celui d'entre eux qui devra être sacrifié le premier. Chacun des onze survivants accepte donc au fond de faire don de lui-même à la communauté. Mais, dès lors que, la victime étant désignée (c’est un Français, ami de Kazallon), il faut passer à l'exécution, les dix autres survivants se retrouvent dans la situation de bourreaux ; le groupe se divise alors en deux factions : ceux qui acceptent de devenir les sacrificateurs et ceux qui refusent.
Kazallon défend courageusement son compatriote, et lutte contre les autres pour le sauver. Dans la dispute, il tombe à la mer, et s'aperçoit que I'eau n'a pas la saveur salée de I'eau de mer. En effet, sans le savoir, les naufragés, durant leur long chemin à la dérive, ont été poussés vers I'estuaire de I'Amazone dont le fort courant repousse l'eau salée à plus de vingt milles au large. Sauvés par des pêcheurs, ils peuvent retourner dans leur patrie.

Commentaire

S’inspirant du tragique épisode du radeau de la ‘’Méduse’’, qui survint en 1816, et du recueil de quatre nouvelles intitulé ‘’Les drames de la mer’’ publié en 1852 par Alexandre Dumas, Jules Verne reprit encore le thème, qui le hantait, des naufragés appelés à survivre par leurs propres moyens. Lorsqu’il eût terminé le roman, il annonça à Hetzel : «Je vous apporterai donc un volume d'un réalisme effrayant. [...] Je crois que le radeau de la Méduse n'a rien produit de si terrible.» Mais l’éditeur lui trouva «un réalisme répugnant», et refusa cette première version beaucoup plus atroce que celle finalement publiée.
Le roman se distingue des autres romans de Jules Verne par différents éléments :
- Il a la forme d’un journal intime, avec usage du présent continu («Je sens les planches du pont fléchir sous mes pieds. Je vois l'eau monter autour du navire, comme si l'océan se creusait sous lui !»), la force de ces passages provenant de ce que la structure, le style et le contenu y agissent de pair pour amener le lecteur à faire face directement à l'aventure vécue, pour le faire participer pleinement à l'initiation. Ce parti-pris fut directement lié au désir de Jules Verne de faire vivre au lecteur, à travers les yeux et l'esprit d'un narrateur problématique, la situation d'un homme dont les valeurs se heurtaient à l'impérieuse nécessité de la survie et que les circonstances poussaient à tomber dans un état de sauvagerie qui, la veille encore, lui faisait horreur. L'utilisation du présent contribue donc à ce réalisme terrible que le romancier compara à celui de Géricault, le peintre du ‘’Radeau de ‘’la Méduse’’’’, qui avait fait sensation lors de sa présentation au salon de 1819 et divisé la critique. Passant du récit au discours, il abandonna la forme de l'histoire extraordinaire qui avait fait son succès pour écrire un long monologue dramatique sur la société et les humains.
- L’intrigue à rebondissements ne comporte aucune péripétie fantastique. Dans le huis-clos du navire en perdition, les personnages, loin de voler de victoire en victoire, sombrent les uns après les autres dans la folie, la barbarie et la mort. Même le dénouement heureux, la rédemption finale du narrateur et son salut, laissent un goût d'amertume car le hasard seul (ou la Providence?) a sauvé les derniers survivants de la déchéance.
- Il n’y a quasiment pas de passages didactiques, les explications géographiques des premiers romans devenant impossibles puisque les survivants ne savent ni où ils sont, ni où ils vont, la nature n'étant plus un champ d'observation émerveillée mais un piège mortel.
- Alors que l’auteur avait habitué ses lecteurs à la peinture optimiste de la marche irrésistible du progrès entre les mains d'une humanité prométhéenne, il décrivit ici des êtres soumis aux lois de la sélection naturelle, qui ne se fait ni sur des critères physiques ou sociaux mais comportementaux et moraux, qui sont en pleine régression vers la barbarie ; il distingua les traits qui mettent en péril les individus et le groupe de ceux qui leur permettent de survivre tout en aidant leurs compagnons : le courage, moral d'abord, physique ensuite, l'intelligence, l'altruisme, toutes qualités que possède Kurtis ; il montra que la frontière est fragile entre la civilisation et la sauvagerie. Ce pessimisme traduirait le choc de la guerre, l'amertume d'une défaite qu'on imputait au haut commandement militaire, l'humiliation du traité de paix, l'échec de la Commune de Paris et le souvenir fratricide du bain de sang dans lequel elle s'était terminée, la fin du Second Empire et l'incertitude du présent.
- Le parcours initiatique met en valeur les qualités héroïques d'hommes et de femmes placés dans des situations extrêmes, modèles rédempteurs pour le narrateur, qui lui permettent de se ressaisir au moment où il touche le fond de l'abîme. Les événements qui s'abattent sur le ‘’Chancellor’’ ressemblent à une série d'épreuves destinées à tester les qualités humaines des vingt-huit personnes à bord, éliminant petit à petit celles qui ne se montrent pas à la hauteur de leur humanité.
En décembre 1874, le roman parut en feuilleton dans ‘’Le temps’’, puis, en 1875, en volume dans la série des ‘’Voyages extraordinaires’’. Mais le public habituel fut surpris et mécontent, et les ventes furent décevantes. Aussi reste-t-il peu connu.
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En 1875, Jules Verne participa aux séances de l’académie des sciences, belles-lettres et arts d’Amiens. Au cours de l’une d’elles, il fit une lecture d’’’Une ville flottante’’. Au cours d’une autre, le 12 décembre 1875, il prononça un discours intitulé : ‘’Une ville idéale, Amiens en l’an 2000’’, texte curieux, mélange de rêves réalisés ou qui restent encore à l'être, où, à l’égard des lieux utopiques qu'envahit le machinisme, il exprimait sa crainte ou sa raillerie. Il fut publié pour la première fois en 1973 en tirage limité.
Comme il n’était pas un très bon père, qu’il ne s'occupait que bien peu de Michel, plongé qu'il était dans l'écriture, celui-ci, adolescent, se rebella, voulut être reconnu de celui qui l'ignorait. Mais le père ne comprit pas. Pour lui, Michel était d'une «perversité précoce», «une mauvaise nature, un fanfaron de vices» Et la seule solution qu’il trouva pour résoudre ce conflit fut la maison de correction !
Il confia à Hetzel le manuscrit d’un autre roman intitulé ‘’Le courrier du czar’’, mais l’éditeur, soucieux de ménager les susceptibilités des autorités russes, lui fit donner le titre de :
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“Michel Strogoff”
(1876)

Roman

Première partie

En Sibérie, une invasion tartare est commandée par un ex-colonel de l'armée impériale, le renégat lvan Ogareff, qui projette de s'introduire traîtreusement dans lrkoutsk pour livrer la ville et le grand-duc, son gouverneur, frère du tsar. Comme les comrnunications télégraphiques risquent d’être coupées, Alexandre II charge de porter un message au grand-duc à Irkoutsk, qui est distante de plus de cinq mille cinq cents kilomètres, son meilleur courrier, Michel Strogof, capitaine dans la garde connu pour sa bravoure et qui, natif de Sibérie, connaît tous les dangers de sa mission. Il quitte Moscou le matin du 16 juillet sous un faux nom, se faisant passer pour un marchand. (chapitre 1).
Deux journalistes, le Français Alcide Jolivet et l'Anglais Harry Blount, semblent suivre la même route, ainsi qu'une mystérieuse jeune fille. Le train les emporte vers Novgorod, à travers un pays frappé de terreur où le soupçon est dans tous les regards. La belle personne se nomme Nadia Fédor. Elle désire rejoindre son père, exilé. Strogoff la fait passer pour sa soeur et poursuit son voyage avec elle, par les fleuves et les chemins. lls affrontent tornades et bêtes féroces dans les montagnes sauvages de l'Oural et atteignent Ekaterinenbourg. Sous l'identité du marchand Nicolas Korpanoff, le messager du tsar échappe à la vigilance des espions d'Ogareff. Mais, tandis que les voyageurs traversent l'lrtyche, les Tartares attaquent le bac et capturent les voyageurs (chapitres 4 -13).
Laissé pour mort, Michel Strogoff est recueilli et soigné par un moujik d'Omsk, sa ville natale, occupée par les envahisseurs. Malheureusement, sa vieille mère, Marfa, le reconnaît et le signale involontairement à l'attention des sbires d'Ogareff. Sa mission devient donc beaucoup plus périlleuse, et il finit par tomber aux mains de I'ennemi, en même temps que les deux intrépides journalistes (chapitres 14-17),

Deuxième partie

Les Tartares n'identifient pas Michel Strogoff dans la masse de leurs prisonniers. Tandis que Jolivet et Blount sont libérés, il est mêlé au même convoi que sa mère et Nadia. Les deux femmes, épiées par la bohémienne Sangarre, créature d'Ogareff, font mine de ne pas le reconnaître. Le renégat décide alors de soumettre Marfa Strogoff au supplice du knout, et oblige le héros à se dénoncer lui-même. ll le condamne à avoir les yeux brûlés par la lame d'un sabre chauffée à blanc. S'étant emparé de la lettre du tsar dont Strogoff était porteur, Ogareff veut prendre sa place. L'aveugle, désormais inoffensif, est abandonné à lui-même. Mais Nadia s'évade et le guide vers lrkoutsk. Un jeune homme, Nicolas Pigassov, les aide à traverser le lenissei et à arriver à Nijni-Oudinsk. Hélas ! les Tartares les capturent de nouveau. Par miracle, Strogoff et Nadia parviennent à tromper leur surveillance. Quant au pauvre Pigassov, ils le retrouvent dans la steppe, horriblement supplicié (chapitres 1-9).
lls s'embarquent avec des Russes en exode sur un radeau pour tenter de rejoindre lrkoutsk à travers les eaux du lac Baïkal et de l'Angara. Les deux journalistes croisent de nouveau leur route. ll faut repousser des loups affamés et forcer le siège de la ville, courageusement défendue par le grand-duc. Même les exilés politiques, commandés par Wassili Fédor, père de Nadia, participent à la lutte. Mais lvan Ogareff, se faisant passer pour Strogoff, est déjà dans la place. ll a fait enflammer du pétrole à la surface de l'Angara, pour incendier une partie de la ville et semer le trouble parmi ses défenseurs. Pourtant, contre toute attente, Nadia et le vrai Michel Strogoff arrivent à temps pour le démasquer. Le misérable croit qu'il aura tôt fait d'assassiner un aveugle. Mais il découvre avec terreur que cette cécité était feinte : au moment où le fer incandescent aurait dû lui ôter la vue, les larmes de Strogoff, se volatilisant sur la cornée, ont fait écran, et annihilé l'effet de la chaleur. C'est lui qui tue Ogareff. Nadia retrouve son père, réhabilité par le grand-duc pour avoir repoussé l'attaque des Tartares, définitivement mis en déroute par l'intervention d'une armée de secours. Nadia et Strogoff se marient avec la bénédiction de Fédor et de la mère du héros (chapitres 10-15).
Commentaire

Le livre a pour sous-titre : ‘’De Moscon à lrkoutsk’’. C'est donc bien le récit d'une mission et d'un trajet qui est mis en avant, même si Jules Verne n'avait jamais mis les pieds en Russie, mais put en décrire les mœurs («Avec la police russe, qui est très péremptoire, il est absolument inutile de vouloir raisonner. Les employés sont revêtus de grades militaires, et ils opèrent militairement.»). L'intrigue, fort simple, est un prétexte à un arpentage du continent russe d'ouest en est, depuis la capitale jusqu'aux terres austères de la Sibérie orientale, des rives de la Volga à celles du lac Baïkal, à travers les montagnes de l'Oural, les steppes et les grands fleuves sibériens, tout en suivant la vieille piste des Cosaques, sur une distance de 5523 kilomètres, tout en affrontant la rigueur du climat («- L'hiver est I'ami du Russe. - Oui, [...] mais quel tempérament à toute épreuve il faut pour résister à une telle amitié !»). Dans ce périple, le messager impérial, homme au «corps de fer» et au «coeur d'or», un de ces hommes qui ne s'arrêtent que le jour où ils tombent morts, qui a juré au tsar de porter le message de Pétersbourg à Irkoutsk, mène une course folle, et est en butte à mille embûches destinées à contrarier sa mission. La mort rôde partout où il se trouve, le traque. Il affronte les loups, déjoue les pièges des hommes. Aveuglé, ce nouvel Œdipe (Michel Serres a longuement traité des ressemblances entre le mythe grec et le roman de Jules Verne), devient martyr, atteint une dimension tragique.
Ce quinzième “Voyage extraordinaire” connut un succès immédiat, et le personnage devint un héros mythique.
Il fut, avec la collaboration d'Adolphe d'Ennery, adapté par Jules Verne lui-même en une pièce à grand spectacle créée au Châtelet le 17 novembre 1880.
Il fut une des lectures favorites de Jean-Paul Sartre enfant.
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Jules Verne devint une personnalité mondaine et mena grand train. Le 3 avril 1877, avec la participation de Nadar, le couple organisa à Amiens un fastueux bal costumé sur le thème «De la terre à la Lune». Mais Honorine, souffrante, renonça à y participer. Il donna aussi de grandes fêtes au casino du Tréport.
Il acheta le ‘’Saint-Joseph’’, une spacieuse et somptueuse goèlette à vapeur de trente-trois mètres, jaugeant trente-huit tonneaux et nécessitant dix hommes d’équipage, qui devint le ’’Saint-Michel III’’, eut son port d'attache au Tréport, et lui permit d’embarquer famille et amis pour de longues croisières estivales.
Il publia :
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“Hector Servadac”
(1877)

Roman

Hector Servadac est un militaire français en poste à Mostaganem, en Algérie en compagnie de son ordonnance, Ben-Zouf, qui, malgré son sobriquet, est originaire de la butte Montmartre. Un soir, une énorme secousse les assomme, et ils se réveillent dans une Méditérranée rapetissée, avec des points cardinaux chamboulés, des jours plus courts, une pesanteur amoindrie... Ils constatent qu’ils y ont des compagnons : le comte russe Timascheff, riche oisif cabotant en Méditerranée à bord de sa goélette commandée par le lieutenant Procope ; une petite fille, Nina ; des Espagnols dont Pablo ; Isac Hakhabut, un commerçant juif allemand particulièrement rapace ; Palmyrin Rosette, astronome égocentrique, qui fut le professeur de Servadac au lycée ; des Anglais plus préoccupés par leur interminable partie d'échecs que par le reste, en tout trente-six naufragés. Ils s'adaptent à cet environnement étrange et reproduisent une microsociété organisant sa survie. Palmyrin Rosette leur apprend qu'ils sont sur la comète Gallia que, le premier, il repéra ; en rasant la Terre, elle a emporté au passage un fragment de l'Algérie et de la Méditerranée. Il ne leur reste plus qu'à attendre le retour de la comète dans I'orbite de la Terre, vivre durant deux ans sur elle en faisant tout un voyage dans le système solaire, en endurant des épreuves sidérales : ils voient un satellite s'accrocher à leur comète, sont obligés par l'éloignement du soleil à se protéger du froid en se réfugiant dans une caverne, «Nina-Ruche» qui est chauffée par «un petit volcan qui ne coûte pas un centime d'entretien», etc., avant de fuir à bord d’une montgolfière pour retourner sur Terre ! De retour de deux ans dans le cosmos à bord de cette comète qui l’a conduit jusqu’aux abords de Jupiter et de Saturne, le capitaine Servadac retrouve sa garnison de Mostaganem, où rien n'a changé et où la collision avec la comète est passée inaperçue ! Plutôt que de raconter son extraordinaire aventure, il se contente de dire : «Bah ! mes amis ! Serrez la main à un camarade qui ne vous a point oubliés, et mettons que je n'ai fait qu'un rêve !» À la fin de l'aventure, Palmyrin Rosette est le seul à demeurer persuadé que sa comète existait bel et bien... Pourtant, Jules Verne nous a bien prévenus que, aux yeux du savant, «tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes impossibles».

Commentaire

Dans ce roman sous-titré ‘’Voyages et aventures à travers le monde solaire’’, Jules Verne extrapola, à partir de l’hypothèse de la rencontre de la Terre avec une comète, les conséquences de la situation créée à la fois les plus inattendues et les plus rigoureusement logiques. En raison des connaissances astronomiques nécessaires, il est davantage destiné à un public adulte, même si la fantaisie lui donne un ton léger. Du fait de cette fantaisie, on ne sait si le voyage eut vraiment lieu ou s'il s'est agi d'une plaisante élucubration, une «gasconnade» à la Cyrano de Bergerac, auquel Jules Verne aurait d’ailleurs rendu hommage par le nom d’Hector Servadac. De son aveu même, c’est son roman le plus extravagant et le plus fantaisiste. On le constate, par exemple, quand, peu avant le moment où la comète Gallia et ses habitants doivent revenir sur Terre, ses occupants s'interrogeant sur leurs chances (nulles) et les moyens de survivre à un tel choc, Procope propose alors de la quitter avant le choc grâce à un ballon : «Un ballon ! s'écrie le capitaine Servadac. Mais c'est bien usé, votre ballon ! Même dans les romans, on n'ose plus s'en servir !»
Hetzel devait être conscient du caractère tout à fait inédit et surprenant de l'intrigue puisque, ce qui fut assez rare dans la collection des ‘’Voyages extraordinaires’’, il fit précéder le roman d'une préface : «Aujourd'hui, dans ‘’Hector Servadac’’, M. J. Verne continue cette série par un voyage à travers le monde solaire. Il dépasse de beaucoup cette fois l'orbite lunaire, et transporte ses lecteurs à travers les trajectoires des principales planètes jusqu'au-delà de l'orbite de Jupiter. C'est donc un roman «cosmographique». L'extrême fantaisie s'y allie à la science sans l'altérer. C'est l'histoire d'une hypothèse et des conséquences qu'elle aurait si elle pouvait, par impossible, se réaliser. Ce roman complètera la série des voyages dans l'univers céleste publiés, comme la plupart des œuvres de M. Verne, dans ‘’Le magasin d'éducation’’. Il y a obtenu un succès considérable, et partout, dès les premiers chapitres publiés, les traducteurs autorisés par nous se sont mis à l'œuvre.»
Il se trouve sans aucun doute dans le roman un élément de judéophobie tant Isac Hakhabut est caricatural, tout à fait méprisable, puisqu’il ne pense qu'à gagner de l'argent, même sur une comète se trouvant à plusieurs millions de lieues de la Terre : «Petit, malingre, les yeux vifs mais faux, le nez busqué, la barbiche jaunâtre, la chevelure inculte, les pieds grands, les mains longues et crochues, il offrait ce type si connu du juif allemand, reconnaissable entre tous. C’était l’usurier souple d’échine, plat de cœur, rogneur d’écus et tondeur d’œuf. L’argent devait attirer un pareil être comme l’aimant attire le fer, et, si ce Shylock fut parvenu à se faire payer de son débiteur il en eût certainement revendu la chair au détail. D’ailleurs, quoiqu’il fût juif d’origine, il se faisait mahométan dans les provinces mahométanes, lorsque son profit l’exigeait, chrétien au besoin en face d’un catholique, et il se fût fait païen pour gagner davantage. Ce juif se nommait Isac Hakhabut.» D'ailleurs, Jules Verne reçut une lettre de protestation du rabbin Zadoc Khan.
Faut-il voir quelque homosexualité dans les «amitiés viriles» entre Servadac et Ben-Zouf, ainsi que dans les rapports ambigus qu’entretient Servadac avec le lieutenant Procope : «Quand le soleil vint à se coucher, lorsque ses rayons, frappant obliquement le youyou, projetèrent sur sa gauche l’ombre démesurée de ses voiles, lorsqu’enfin la nuit eut brusquement remplacé le jour, ils se rapprochèrent l’un de l’autre, mus par une involontaire attraction, et leurs mains se pressèrent silencieusement.»? Cette idée mise de l’avant au XXe siècle par quelques critiques littéraires est d’ailleurs contredite par la rivalité entre Timascheff et Servadac, qui se défient en duel au début du roman pour l'amour de la même femme.
Les Terriens emportés sur la comète, étant Français, Russes, Anglais, Espagnols, juif allemand, on assiste donc au choc des nations occidentales de l'époque : ils sont obligés de cohabiter et de se serrer les coudes, la rivalité entre Timascheff et Servadac étant alors provisoirement mise de côté au profit d'une sorte de coopération internationale qui se ravive lorsque les Terriens s’approchent de la Terre à la fin. Ainsi, ce voyage cosmique préfigura les actuelles missions spatiales internationales.
Le roman parut en feuilleton, de 1874 à 1876, dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’, avant d'être publié dans la collection des ‘’Voyages extraordinaires’’.
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Jules Verne revint à l’exploration subterrestre qu’il avait déjà faite dans ‘’Voyage au centre de la Terre’’ avec :
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“Les Indes noires”
(1877)

Roman

Le terme ‘’Indes noires’’ désigne les prodigieuses houillères d’Aberfoyle, en Écosse, qu'on a fermées parce qu’on les croyait épuisées, jusqu’à ce que l'ancien mineur Simon Ford, qui ne s’est pas résigné et habite même, avec toute sa famille, dans un «cottage» au fond de la mine désaffectée Dochard, entend passer du grisou, et localise un nouveau gisement. Il fait venir l'ancien directeur de la mine, l’ingénieur James Starr. Leur visite est ponctuée de toute une série d’embûches qui sont diverses tentatives criminelles perpétrées par le vieux Silfax, le «génie de la mine», un ancien «pénitent» des mines devenu fou (le pénitent était ce mineur qui se glissait dans les boyaux de la mine avec une lampe allumée, prenant le risque d’enflammer le grisou), qui est toujours accompagné de son oiseau de malheur, un harfang. Celui-ci soufflant leur lampe, les trois hommes se retrouvent emmurés vivants. Il sont sauvés grâce à l’intervention de leur ami, Jack Ryan, brave Highlander sonneur de cornemuse. Ils créent alors la Nouvelle-Aberfoyle, mine prospère qui, trois ans plus tard, abrite, sur les bords du lac Malcolm, un village souterrain de mineurs éclairé par la lumière électrique, baptisé Coal-City.
Toutefois, divers phénomènes inexpliqués se produisent et se multiplient, jusqu'à la découverte, dans une galerie de mine, de Nell, la petite-fille de Silfax, abandonnée au fond du puits depuis sa naissance, qui n'a jamais vu la lumière du jour et n'a aucune notion de la division du temps en jours et heures. Harry Ford et James Starr se chargent d’accompagner ses premiers pas à la surface de la Terre, en prenant soin d'effectuer I'expédition de nuit. Elle s'étonne ainsi de tout, jusqu'à ce que, pour la premère fois de sa vie, elle contemple le lever du soleil puis le somptueux paysage d'Écosse qui s'offre à elle. Mais «l’enfant de l’abîme» replonge volontairement et définitivement dans les «Indes noires» car elle appartient au monde chthonien de la mine.

Commentaire

Jules Verne révéla : «Dans ‘’Les Indes noires’’, il y a le récit de mon voyage en Angleterre et ma visite des lacs écossais», qu’il décrivit avec complaisance lors du récit du voyage de retour de James Starr.
Le terme «Indes noires» établit un parallèle entre la richesse mythique des Indes, orientales ou occidentales, et la nouvelle richesse des régions industrialisées d'Europe, fondée sur le charbon, au cours de la révolution industrielle.
Jules Verne donna un cours complet de géologie sur la houille. Si reposer à six pieds sous la mer, c'est être mort, que dire des hommes et des femmes qui séjournent en permanence à mille cinq cents pieds de profondeur? C'est pourtant à ce niveau que Une mine désaffectée ! Jules Verne fait passer dans les premières pages des ‘’Indes noires’’ toute la tragique poésie de ces lieux maudits. Huit ans avant ‘’Germinal’’ d'Émile Zola, il saisit toute la force symbolique des mines de charbon et la terrible emprise qu'elles exercent sur le destin des hommes qui y travaillent.
En concevant la communauté utopique de Coal-City, il montra dans ce roman hallucinant son espoir d’une civilisation allant vers l'harmonie sociale. Il y a une sorte de folie géniale dans le tableau idyllique qu’il dressa de la vie calme, dans des températures douces et toujours égales, au milieu d'un paysage grandiose enfoui à trois cents mètres sous terre. Il y a peu de romans dans toute l'histoire de la littérature qui manifestent une puissance visionnaire égale à celle de ces ‘’Indes noires’’.
Comme ‘’Voyage au centre de la Terre’’, le livre peut se décrypter à la lumière du symbolisme et de la psychologie des profondeurs. Michel Serres releva sa dimension ésotérique et alchimique : «’’Les Indes noires’’ sont une alchimie à quatre éléments : tellurique, d'abord, par la terre et le souterrain, les galeries et les rochers ; aquatique, par les lacs, les lochs, les barques et les noyades. La houille, par synthèse, coule comme un sang noir parmi les veines du charbon. L’espace aérien est espéré, du fond, comme une délivrance, et c'est là que le monde est beau ; l'esprit vole de ses ailes lourdes et, par synthèse, est un oiseau de feu. La houille, aussi, est une terre de feu. Poème du feu, avant toute chose, des torches et des mèches incendiaires, de l'arc électrique, du soleil, des explosions de grisou, dominé par Silfax,le silencieux porte-lumière, le Lucifer de ces abîmes.»
En 1964, Marcel Bluwal réalisa pour la télévision française une adaptation du roman.
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En 1877, les Verne décidèrent d’habiter Nantes dans l’espoir que Michel se plaise au lycée et retrouve son équilibre. Il y eut pour camarade Aristide Briand avec lequel son père correspondit.
Le 4 février 1878, Michel fut embarqué comme mousse sur un navire pour un voyage de dix-huit mois vers les Indes !
Jules Verne publia :
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“Un capitaine de quinze ans”
(1878)

Roman

Dans un port de la Nouvelle-Zélande, en février 1873, Mme Weldon s'embarque avec son enfant sur le ‘’Pilgrim’’, un baleinier au service de son époux, James W. Weldon, grand commerçant de San Francisco où elle veut être ramenée. Par une suite de circonstances exceptionnelles, au cours d'un voyage des plus accidentés, tout l'équipage périt avec le capitaine dans une téméraire chasse à la baleine, et le jeune Dick Sand, qui a quinze ans, aidé de cinq Noirs, Tom, Austin, Bat, Actéon et Hercule, sauvés d'un naufrage précédent et recueillis avant la mort du capitaine mais inexpérimentés, assume la responsabilité de conduire le bateau à destination. Malheureusement, il ne sait toujours pas se servir d'un sextant. Aussi, le cuisinier du bord, au passé d’esclavagiste, le misérable Négoro, en profite pour détourner la route du baleinier vers l'Afrique, avec I'intention de vendre comme esclaves équipage et passagers. Mais, malgré ces infernales machinations, le capitaine de quinze ans réussit à rapatrier Mme Weldon et son enfant.

Commentaire

Dans ce roman, Jules Verne conciliait la fantaisie et le réalisme. Pour une fois et peut-être afin de mieux se rapprocher de ses jeunes lecteurs, il voulut que le protagoniste de l’aventure fût un jeune garçon ; mais, si Dick Sand se comporte avec toute la spontanéité de son âge, il a cependant l’audace, l’initiative, l’expérience d’un adulte, et incarne ce qu’il peut y avoir de plus généreux et loyal dans la nature humaine.
Présentant de façon élogieuse Tom, Austin, Bat, Actéon et Hercule («On pouvait aisément reconnaître en eux de magnifiques échantillons de cette forte race.»), il condamna nettement la traite des Noirs, la deuxième partie du roman étant particulièrement sombre, tant la description des horreurs commises par les marchands d’esclaves est épouvantable.
Le roman fut publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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En 1878, Jules Verne visita l’Exposition universelle de Paris.
Il publia, en collaboration avec Gabriel Marcel, le volume 2 de la série intitulée ‘’Découverte de la terre : Histoire générale des grands voyages et des grands voyageurs’’.
De la fin mai à la fin août 1878, il fit sa première grande croisière en Méditerranée, naviguant de Lisbonne à Alger sur le “Saint-Michel III’’.
Le 22 décembre, Zola critiqua sévèrement le succès de Jules Verne dans ‘’Le Figaro littéraire’’.
En 1879, il fit, sur le ‘’Saint-Michel III’’, un voyage en Écosse, Norvège et Irlande.
Cette année-là, Robida pasticha différentes œuvres de Jules Verne dans les ‘’Voyages très extraordinaires de Saturnin Farandoul’’.
Jules Verne publia, en collaboration avec Gabriel Marcel, le volume 3 de la série intitulée ‘’Découverte de la terre : Histoire générale des grands voyages et des grands voyageurs’’ : ‘’Les grands navigateurs du XVIIIe siècle’’.
L'éditeur Hetzel, ayant acheté au communard anarchisant et modeste écrivain dont l'oeuvre est généralement dénuée d'intérêt littéraire Paschal Grousset (dont le pseudonyme était André Laurie) le manuscrit d’une ébauche de roman, ‘’L’héritage de Langevol’’, le confia à Jules Verne qui en fit :
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“Les cinq cent millions de la bégum”
(1879)

Roman

Le docteur Sarrasin, savant et philanthrope, se découvre héritier de la bégum Gokool. Le voilà à la tête d'un capital de cinq cent vingt-sept millions de francs, somme fabuleuse en 1871. Son fils, Octave, est I'ami de Marcel Bruckmann, un jeune orphelin alsacien dont l'intelligence et l'énergie l'ont séduit sur les bancs du lycée Charlemagne. Tous deux ont combattu contre les Prussiens en 1870 et ont partagé l'amertume de la défaite. lls achèvent leurs études pendant que le docteur Sarrasin, afin d'utiliser au mieux sa fortune, se propose de bâtir «une cité modèle sur des données rigoureusement scientifiques», «une ville de la santé et du bien-être» où, entre autres innovations, est effectuée l’incinération écologique des déchets (chapitres 1-3).
Mais il apprend qu'il doit partager l'héritage avec le professeur Schultze, savant allemand profondément francophobe. Tandis que Sarrasin part édifier sur la côte du Pacifique, en Oregon, la merveilleuse France-Ville, Schultze va construire à quelques lieues de là Stahlstadt, la Cité de l'Acier, antithèse absolue de I'utopie du docteur Sarrasin puisque c’est une usine cyclopéenne fabriquant des canons où les ouvriers travaillent selon une discipline militaire, sous la surveillance d'une police omniprésente. Encore enrichi par le commerce des armes, Herr Schultze prépare la destruction de France-Ville au moyen d'une gigantesque pièce d'artillerie. Son plan échoue grâce à Marcel, qui est parvenu à s'introduire dans Stahlstadt pour en surprendre les secrets (chapitres 4-9).
Prévenus, Sarrasin, Octave et leurs amis peuvent organiser leur défense. Précaution inutile : lancé avec une trop grande vitesse, l'obus incendiaire de Schultze devient un satellite de la Terre, parfaitement inoffensif. Lui-même meurt dans son laboratoire, victime de ses inventions démoniaques. Son empire ne lui survit pas (chapitres 10-13).
L'ironie du sort fait de Sarrasin l'unique héritier de Schultze. Dirigée par Marcel, Stahlstadt ajoute ses forces à celles du Bien, et le courageux Alsacien épouse Jeanne, la fille du bon docteur.




Commentaire

Ce roman, s’il montra une des rares utopies conçues par Jules Verne, prouva l’intérêt qu’il portait à l'Histoire contemporaine, exprima surtout pour la première fois sa crainte devant l'avenir, sa hantise de la guerre. Avec le manichéisme patriotique qu’imposait l’époque, il opposa le «bon» ingénieur français et le «mauvais» ingénieur allemand qui, persuadé que sa race est supérieure aux autres, est décidé à les rayer de la carte, en commençant par les Français qu'il déteste. Le roman, où apparaissaient des armes redoutables (gaz asphyxiants, bombe au napalm, canon à longue portée) annonçait les guerres de l’époque contemporaine.
Il fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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‘’Les tribulations d’un Chinois en Chine’’
(1879)

Roman

Un jeune homme chinois très riche, Kin-Fo, qui est indifférent à tout et ne connaît pas le bonheur, un jour apprend la soudaine faillite de la banque qui détenait ses avoirs, se retrouve donc ruiné. Ne voulant pas imposer à sa future épouse une vie misérable, il préfère mourir. Mais, au moment de se donner la mort, il se rend compte qu'il ne ressent rien, et décide qu'il ne peut mourir sans connaître d'émotions au moins une fois dans sa vie. Il demande donc à son maître et ami, le philosophe Wang, un ancien Taï-Ping qui, durant la moitié de sa vie, a commis quantité de meurtres avant se s’amender, de le «suicider» avant le 25 juin, jour de ses trente-deux ans et date de la prochaine échéance de l’assurance-vie qu’il a contractée afin que sa fiancée, la belle Lé-Ou, touche la prime : «D'ici au 25 juin, vingt-huitième jour de la sixième lune, tu entends bien, Wang, jour où finira ma trente et unième année, je dois avoir cessé de vivre ! Il faut que je tombe frappé par toi, soit par-devant, soit par-derrière, le jour, la nuit, n'importe où, n'importe comment, debout, assis, couché, éveillé, endormi, par le feu ou par le poison ! Il faut qu'à chacune des quatre-vingt mille minutes dont se composera ma vie pendant cinquante-cinq jours encore, j'aie la pensée, et, je I'espère, la crainte, que mon existence va brusquement finir ! Il faut que j'aie devant moi ces quatre-vingt mille émotions, si bien que, au moment où se sépareront les sept éléments de mon âme, je puisse m'écrier : ‘’Enfin, j'ai donc vécu !’’» Il espère que redouter la mort lui fera éprouver quelques émotions. Wang accepte, puis disparaît.
Plus tard, Kin-Fo apprend que la faillite de la banque n'était qu'une fausse rumeur, et qu'il est aussi riche qu'avant. Il reprend subitement goût à la vie et veut épouser Lé-Ou. Il cherche à empêcher Wang de mettre son projet criminel à exécution. Mais le philosophe est introuvable ! Kin-Fo, accompagné de son valet, Soun, et de Craig et Fry, les gardes du corps jumeaux mis à sa disposition par la compagnie d'assurance La Centenaire, se voit donc contraint de fuir sous une fausse identité pour échapper à son poursuivant, ce qui lui donne I'occasion de traverser toute la Chine. En fin de parcours, il apprend que cette course-poursuite avait en réalité été mise en scène par son ami philosophe, qui avait décidé de lui donner une leçon de sagesse.

Commentaire

Comme on le voit, les ressorts dramatiques ayant fait le succès du ‘’Tour du monde en quatre-vingts jours’’ sont également présents ici. Le tour du monde devient une traversée de la Chine, de Shang-Haï jusqu'à la Grande Muraille en passant par Pékin et la mer Jaune, car, pour échapper à son assassin supposé, Kin-Fo estime multiplier ses chances de survie en allant de l'avant, telle une cible mobile, traversant sans trêve ni repos l'empire du Milieu, comme Fogg faisant le tour du globe : «Quel est ce voyageur que I'on voit courant sur les grandes routes fluviales ou carrossables, sur les canaux et les rivières du Céleste Empire? Il va, il va toujours, ne sachant pas la veille où il sera le lendemain. Il traverse les villes sans les voir, il ne descend dans les hôtels ou les auberges que pour y dormir quelques heures, il ne s'arrête aux restaurations que pour y prendre de rapides repas. L’argent ne lui tient pas à la main ; il le prodigue, il le jette pour activer sa marche. […] C'est Kin-Fo, dans cette bizarre disposition d'esprit qui le porte à fuir et à chercher à la fois I'introuvable Wang. C'est le client de La Centenaire, qui ne demande à cet incessant va-et-vient que I'oubli de sa situation et peut-être une garantie contre les dangers invisibles dont il est menacé. Le meilleur tireur a quelque chance de manquer un but rnobile, et Kin-Fo veut être ce but qui ne s'immobilise jamais.» Les quatre-vingts jours deviennent quatre-vingt mille minutes. La date du 21 décembre, terme des quatre-vingts jours impartis à Phileas Fogg pour boucler son périple autour du monde, est remplacée par l'échéance fatidique du 25 juin, avant laquelle doit avoir lieu le «suicide» de Kin-Fo. L'inspecteur Fix est devenu le mystérieux et invisible Wang.
Le roman propose une splendide leçon de philosophie : il faut avoir connu le malheur, la peur, les soucis pour pouvoir connaître et apprécier le bonheur ; la valeur de la vie tient à la menace constante de la mort.
Le roman parut d’abord en feuilleton pendant l’été, dans ‘’Le temps’’.
En 1965, Philippe de Broca adapta très librement le roman, avec Jean-Paul Belmondo.
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‘’Les révoltés de la ‘’Bounty’’
(1879)

Récit historique

C’est l’histoire de la mutinerie d’un navire anglais, la ‘’Bounty’’, en 1789, les révoltés survivants ayant trouvé refuge sur l'îlot perdu de Pitcairn.

Commentaire

C’était un texte de Gabriel Marcel qui fut révisé par Jules Verne. L’histoire est peut-être un peu romancée, même s’il prit bien soin de préciser que son récit n'était point une fiction.
Le texte fut publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’, puis à la suite des ‘’Cinq cents millions de la bégum’’.
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‘’La maison à vapeur’’
(1880)

Roman

En Inde, en 1867, dix ans après la terrible insurrection des Cipayes, le colonel à la retraite Edward Munro vit à Calcutta dans le souvenir du bonheur perdu, sa jeune épouse, Laurence, ayant disparu dix ans auparavant lors de la révolte des Cipayes qui entraîna des massacres à Cawnpore commandés par un implacable ennemi des Britanniques, Nana Sahib, dont, depuis cet épisode, on a perdu la trace car il s’est réfugié au Népal, la rumeur de sa mort circulant. En fait, il n'est pas mort et les autorités de Bombay ont même signalé sa présence : il travaille en fait à susciter une nouvelle révolte.
Pour lui changer les idées, l'ami de Munro, l'ingénieur en chemins de fer Banks lui propose de faire un voyage d'agrément de plus de trois mille kilomètres dans l'Inde du nord, de Calcutta à Bombay, en passant par les pentes de l’Himalaya, dans une insolite «maison à vapeur», un véhicule extraordinaire qu'il a conçu et construit pour le maharadjah du Bhoutan et qu'il a pu racheter à bas prix après la mort du commanditaire. La locomotive est dissimulée dans un éléphant d’acier tirant deux wagons en forme de pagode et d’un grand confort ; elle roule sans avoir besoin de voie ferrée, et est même amphibie. Munro donne son accord, et ils partent, accompagnés en particulier de leurs amis, un invité français, Mauclerc, et le capitaine Hod, grand chasseur de tigres qui ne rêve que d’en tuer davantage. En incluant le personnel nécessaire, ce sont dix personnes qui font route vers les contreforts himalayens.
Après une première partie de voyage sans histoires, le long du Gange, avec une étape à Bénarès, ‘’Steam-House’’ arrive à Allahabad et à Cawnpore où Munro, venu visiter les lieux de l'ancienne tragédie, apprend que Nana Sahib est recherché par les autorités. Cependant, ce dernier a été, dès leur passage à Vârânasî, averti du voyage entrepris par Munro et ses compagnons. Il voue à celui-ci une haine féroce depuis que son amante, la rani de Bhopal, a été tuée de la propre main de l'officier britannique. Il veut donc se venger et dépêche son fidèle homme de main, Kalagani, en lui confiant la mission d'approcher Munro afin de le lui livrer.
Cependant, ‘’Steam-House’’ reprend sa route vers le nord et, parvenue dans une contrée favorable à la chasse au tigre, s'installe en campement pour plusieurs mois. Pendant ce séjour, ses occupants lient connaissance avec un Hollandais négociant en fauves nommé Matthias van Guitt qui est là pour capturer les grands fauves qu'il vend aux zoos et aux ménageries d'Europe. Parmi le personnel de van Guitt se trouve Kalagani qui est parvenu à se faire embaucher. Il gagne la confiance du colonel Munro après lui avoir providentiellement sauvé la vie. Par ruse, il parvient même à obtenir que Matthias van Guitt et son personnel se joignent au train de Munro et de ses amis lorsque celui-ci, quittant le campement, redescend vers le sud où il est bien décidé à retrouver et punir Nana Sahib.
L'expédition aboutit à leur rencontre, tous deux désireux de se venger l'un de l'autre. Le colonel Munro seul, désarmé, se trouve à la merci de Nana Sahib qui le condamne à être attaché à la bouche d’un canon comme des Hindous y avaient été condamnés par les Anglais. Au cours de la nuit, alors qu’il découvre que Laurence n’est pas morte mais est une folle errante, il est libéré par un fidèle serviteur, Goûmi, puis par l’arrivée de l’éléphant à vapeur dont la chaudière toutefois explose. Sans être sûrs de la mort de Nana Sahib, les voyageurs se retrouvent à Bombay où lady Munro retrouve la raison.

Commentaire

Sous-titré ‘’Voyage à travers l’Inde septentrionale’’, c’est un autre de ces romans où Jules Verne répondit à son obsession d’arpentage exhaustif du territoire.
C’est surtout une autre oeuvre où, s’inspirant de faits historiques, il manifesta sa protestation contre la domination coloniale de la Grande-Bretagne, même s’il l’a fit triompher. Il n’épargna pas les détails sur les masacres commis par les Anglais comme par «les Indous».
Sa «maison à vapeur» annonçait les tracteurs actuels. Mais le confort bourgeois de cet incroyable cottage britannique prouvait la myopie de Jules Verne, une sorte de paralysie dans l’invention
Le roman fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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En 1880, Jules Verne publia, en collaboration avec Gabriel Marcel, le volume 4 de la série intitulée ‘’Découverte de la terre : Histoire générale des grands voyages et des grands voyageurs’’ : ‘’Les voyageurs du XIXe siècle’’.
En 1881, il fit, sur le ‘’Saint-Michel III’’, une grande croisière en mer du Nord et dans la Baltique.
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‘’La jangada’’
(1881)

Roman

En Amérique du Sud, la famille Garral descend l'Amazone sur une immense «jangada» (train de bois), se rendant à Bélem pour marier la fille de Joam Garral, «fazender» de son état, au meilleur ami de Bénito Garral, Manoel. Au cours d'une excursion en forêt, Lina, la suivante de Minha, la fiancée de Manoel, a l'idée saugrenue de suivre une liane, ce qui les conduit à un homme qui s'y est retrouvé pendu. Libéré et ranimé, Fragoso, barbier itinérant de son état, est invité à bord, et manifeste une immense reconnaissance envers sa sauveuse. Cette famille a perdu le bonheur depuis que, vingt-trois ans auparavant, Joam Garral, fut accusé d’un vol de diamants et condamné à mort. Or Torrès, un ancien capitaine des bois, détient la preuve de son innocence. Mais le document répond à un code secret que le juge Jarriquez cherche à déchiffrer.

Commentaire

Une fois de plus, avec cette énigme à déchiffrer, Jules Verne montra sa passion pour l'oeuvre d'Edgar Allan Poe.
Le roman fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’. Y fut adjoint le récit de voyage ‘’De Rotterdam à Copenhague à bord du Saint-Michel’’.
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Le 18 décembre 1881, Jules Verne fit, à l'académie des sciences, des belles-lettres et des arts d'Amiens, une causerie intitulée ‘’Dix heures en chasse’’ où il racontait les mésaventures de sa première et seule journée de chasse où il montrait qu’il n’aimait pas les chasseurs. Ce court récit fut publié par Hetzel en 1882 à la suite du ‘’Rayon vert’’.
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‘’L’école des Robinson’’
(1882)

Roman

Godfrey est un jeune Américain de San Francisco riche, nonchalant et oisif, qui devrait épouser Phina, la filleule de son oncle, William W. Kolderup, mais décide subitement de faire le tour du monde. Il fait naufrage en plein Pacifique et doit survivre, avec son professeur de danse et de maintien, T. Artelett (plus simplement appelé Tartelett !), sur une île déserte. Les deux hommes mènent la vie de Robinson Crusoé, aménagent un abri dans un arbre creux, trouvent du feu, chassent, pêchent et recueillent même un «bon sauvage», Carèfinotu, qu'ils sauvent de cruels anthropophages. La vie est idyllique jusqu'au jour où les trois naufragés sont attaqués par des fauves... avant d'être sauvés par l'oncle du jeune homme, un industriel immensément riche qui avait acheté cette île aux enchères, et a organisé toute cette mise en scène afin de faire passer à son neveu le goût de I'aventure.

Commentaire

Jules Verne reprit, dans cette parodie de robinsonnade, le thème, qui le hantait, des naufragés appelés à survivre par leurs propres moyens.
Le roman fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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‘’Le rayon vert’’
(1882)

Roman

Le «rayon vert» est un phénomène atmosphérique rarissime, décrit dans un prétendu article du ‘’Morning Post’’ : il se produit lorsque le soleil disparaît sur l'horizon le plus pur. Une jeune Écossaise, Miss Helena Campbell, que ses oncles, Samuel et Sébastien Melville, rêvent de marier à l'étrange Aristobulus Ursiclos, a juré de contempler ce splendide rayon avant de songer à se marier, car «ce Rayon-Vert se rapportait à une vieille légende, dont le sens intime lui avait échappé jusqu'alors, légende inexpliquée entre tant d'autres, nées au pays des Highlands, et qui affirme ceci : c’est que ce rayon a pour vertu de faire que celui qui I'a vu ne peut plus se tromper dans les choses de sentiment ; c'est que son apparition détruit illusions et mensonges ; c'est que celui qui a été assez heureux pour I'apercevoir une fois, voit clair dans son coeur et dans celui des autres.» Pour assister au fabuleux spectacle, Miss Campbell se rend à I'ouest du littoral écossais, sur l’île rocheuse de Staffa où se trouve la grotte de Fingal, et contemple chaque soir le soleil se couchant sur I'horizon dégagé. Mais chaque fois, le ridicule Aristobulus Ursiclos gâche I'observation par quelque maladresse. La jeune fille rencontre un séduisant artiste peintre, Olivier Sinclair, et tombe amoureuse de lui. Au point que, lorsque le rayon vert se laisse enfin observer, elle n'a d'yeux que pour le jeune homme : «Le Rayon-Vert ! le Rayon-Vert ! s'écrièrent d'une commune voix les frères Melvill, Bess et Partridge, dont les regards, pendant un quart de seconde, s'étaient imprégnés de cette incomparable teinte de jade liquide. Seuls, Olivier et Helena n'avaient rien vu du phénomène, qui venait enfin d'apparaître après tant d'infructueuses observations ! Au moment où le soleil dardait son dernier rayon à travers I'espace, leurs regards se croisaient, ils s'oubliaient tous deux dans la même contemplation !... Mais Helena avait vu le rayon noir que lançaient les yeux du jeune homme ; Olivier, le rayon bleu échappé des yeux de la jeune fille ! Le soleil avait entièrement disparu : ni Olivier ni Helena n'avaient vu le Rayon-Vert.»

Commentaire

Ce roman attendrissant fut inspiré à Jules Verne par son second voyage en Écosse en 1879.
En mai et juin, il fut publié en feuilleton dans ‘’Le temps’’.
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‘’Le voyage à travers l’impossible’’
(1882)

Pièce en trois actes et vingt-deux tableaux

Cette extrapolation de Jules Verne et d’Ennery créée à partir de diverses figures des ‘’Voyages extraordinaires’’ fut représentée le 25 novembre 1882.
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En 1883, Jules Verne intrigua auprès de ses amis, Alexandre Dumas fils et le comte de Paris, héritier de la famille d’Orléans et prétendant au trône de France, pour entrer à l’Académie française. Mais il échoua dans sa candidature, sous prétexte qu’il était un auteur pour la jeunesse. Ce fut son grand malheur.
Cette année-là, Jules Claretie le décrivit ainsi : «Parisien jusqu’au bout des ongles par l’esprit et cosmopolite par l’imagination ; gai causeur, inventeur inépuisable, boulevardier et solitaire.»
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‘’Kéraban le têtu’’
(1883)

Roman

Van Mitten, négociant en tabac de Rotterdam, accompagné de son domestique, Bruno, arrive à Constantinople afin de faire une visite surprise à son ami et fournisseur, Kéraban. Ils le rencontrent au détour d'un chemin, accompagné par Nizib. Il invite son ami hollandais à déjeuner à Scutari, de l'autre côté du Bosphore. Hélas, un nouvel impôt pour la traversée a été promulgué, et Kéraban, qui est très riche mais avare, se refuse à le payer. Aussi décide-t-il d’aller à Scutari sans le payer en faisant le tour complet de la Mer Noire, soit un trajet de deux mille huit cents kilomètres ! Mais tout ceci dans un délai d'un mois car le 30 de ce mois, il doit célébrer le mariage de son neveau, Ahmet, avec la fille de son banquier, Selim, la belle Amasia. Comble de malchance, celle-ci est enlevée par un riche commerçant. Comment tout cela va-t-il se terminer pour le plus entêté des Osmanlis, qui ne supporte absolument pas qu'on le contredise?

Commentaire

C’est un autre de ces romans de Jules Verne où il répondit à son obsession d’arpentage exhaustif du territoire, où le personnage, comme Phileas Fogg, file sans rien regarder, dans une folle course à obstacles, faisant la liste de ce qu’il ne voit pas.
Le roman fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
Jules Verne en fit une adaptation théâtrale dont la première eut lieu le 3 septembre. Elle n’eut pas un grand succès.
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En 1884, Jules Verne fit, en compagnie de son épouse, une dernière grande croisière sur le ‘’Saint-Michel III’’ : baie de Vigo, Algérie, Tunisie, Malte, Italie. Elle allait donner naissance à ‘’Méditerranée’’, titre primitif de ‘’Mathias Sandorf’’.Lors de son passage à Rome, il fut reçu par le pape Léon XIII.
L'éditeur Hetzel, ayant, comme pour ‘’Les cinq cents millions de la bégum’’, acheté un manuscrit à Paschal Grousset (André Laurie), il le confia à Jules Verne afin qu'il le remanie :
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‘’L’étoile du Sud’’
(1884)

Roman

Cyprien Méré est un jeune géologue envoyé au Griqualand, en Afrique du Sud, pour étudier les diamants et connaître ainsi leur fomation. Il se prend d'affection pour Alice, la jeune fille de son propriétaire (qui est aussi celui du terrain minier), John Watkins, un être avare. Or, afin de conquérir la belle que son père ne souhaite marier qu'à un homme riche, Cyprien se met en tête de fabriquer un diamant artificiel. Il réussit à créer un magnifique et énorme diamant noir qui est baptisé «l'Étoile du Sud». Hélas, au cours d'un repas, le diamant disparaît, et le serviteur noir de Cyprien, Matakit, est aussitôt accusé, d'autant plus qu’il s'enfuit du campement. Cyprien, accompagné de trois prétendants à la main d'Alice, tous plus détestables les uns que les autres, et surtout de Li, un Chinois qui lui sera d'un très grand secours, part donc à la recherche de Matakit, dans le Transvaal, afin de récupérer le diamant. C'est finalement dans le gésier d'une autruche qu’il est retrouvé ! Méré peut alors épouser Miss Watkins, après avoir rendu justice à un misérable juif qui avait été floué par John Watkins. Mais ce diamant, au juste, est-il vraiment artificiel?

Commentaire

Le roman est aussi un document sur le monde de l'extraction du diamant. On lit : «Tout donc n'est que charbon en ce monde? […] La science contemporaine [...] tend à réduire de plus en plus le nombre des corps simples élémentaires [...]. Aussi les soixante-deux substances classées jusqu'ici comme corps simples élémentaires ou fondamentaux pourraient-ils bien n'être qu'une seule et unique substance atomique.»
D’autre part, une fois encore, Jules Verne dénonça l’avidité de l'Angleterre, vue comme un vautour qui accapare sans scrupules les terres des autres : «Si le monde savait toutes les injustices que ces Anglais, si fiers de leurs guinées et de leur puissance navale, ont semées sur le globe, il ne resterait pas assez d'outrages dans la langue humaine pour les leur jeter à la face !» Il montra l’exploitation dont sont victimes les ouvriers. Mais il ne distingua pas les différentes ethnies d’Afrique du Sud, appelant tous les Noirs «Cafres», terme aujourd’hui réprouvé.
L’artiste s’y manifesta aussi : «Le spectacle de la mort, partout si auguste et si solennel, semble emprunter au désert une majesté nouvelle. En présence de la seule nature, l'homme comprend mieux que c'est là le terme inévitable.»
Le roman fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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‘’L’archipel en feu’’
(1884)

Roman

À l'époque où la Grèce cherchait à obtenir son indépendance, Nicolas Starkos est un pirate grec qui capture et vend ses compatriotes comme esclaves sur les marchés africains. Il trouve sur sa route le Français Henry d'Albaret, lieutenant de vaisseau de la marine royale, venu appuyer la cause de l'indépendance grecque. Starkos et d'Albaret sont aussi rivaux pour gagner l'amour de la belle Hadjine Elizundo, laquelle préfère d'Albaret, au grand dam de Starkos. D’où à la fin l'affrontement entre les pirates de Starkos et l'équipage de d'Albaret.

Commentaire

Jules Verne s’intéressa aux événements qui ont mené à l'indépendance acquise par la Grèce sur la Turquie. Pourtant, il n'y a pas beaucoup de Turcs dans la rivalité opposant Starkos à d'Albaret...
Le pirate Starkos brandit le drapeau noir qui fut déjà celui du capitaine Nemo et allait être celui de Robur.
Le roman fut d’abord publié en feuilleton dans ‘’Le temps’’.
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Jules Verne co-signa avec André Laurie (pseudonyme de Paschal Grousset) :
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‘’L’épave du ‘’Cynthia’’’’
(1885)

Roman

Erik Hersebom est un jeune Norvégien doté d'une remarquable intelligence. Mais il n'a pas du tout les traits physiques caractéristiques des Scandinaves et a toute l'apparence d'un Celte. Le docteur Schwaryencrona, qui le prend sous son aile, finit par découvrir qu'il a été adopté par une famille de pêcheurs norvégiens, après avoir été sauvé du naufrage du ‘’Cynthia’’ alors qu'il n'avait que quelques mois. Avec la bénédiction de sa famille adoptive et avec l'aide du docteur Schwaryencrona, il entreprend de découvrir le secret de ses origines. C’est l'occasion pour lui de devenir le premier à réussir un voyage circumpolaire.

Commentaire

Si Jules Verne réécrivit l'histoire, dans son style bien à lui, ce roman étant le fruit d'une collaboration, il ne fait pas partie des ‘’Voyages extraordinaires’’.
Il fut d,abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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‘’Mathias Sandorf’’
(1885)

Roman

À Trieste, en 1867, deux drôles affamés, Sarcany et Zirone, interceptent un message chiffré sur le pigeon voyageur qu'ils s'apprêtent à dévorer, et découvrent un complot pour libérer la Hongrie du joug autrichien. Ils s'acoquinent avec le banquier véreux Silas Toronthal pour livrer les conspirateurs à la police moyennant récompense. Les chefs des conjurés, le riche comte Mathias Sandorf, Étienne Bathory (de la célèbre famille Bathory) et Ladislas Zathmar, sont jugés et condamnés à mort. Ils tentent de s'enfuir en utilisant le câble d'un paratonnerre, mais Ladislas Zathmar ne peut les suivre. Sandorf et Bathory trouvent refuge chez le Corse Ferrato ; mais ils sont dénoncés par l'Espagnol Carpena qui veut la récompense et souhaite se marier avec la fille du Corse. Ils sont capturés. Cette fois, seul Sandorf arrive à s'enfuir de la prison, en traversant la mer Adriatique à la nage. Il survit, en changeant d'identité, grâce à ses talents de médecin et d'hypnotiseur. Il acquiert une certaine réputation et de grandes richesses qui lui permettent de se rendre propriétaire d'une île au large de l'actuelle Libye, Antekirtta. Il se fait désormais appeler Antékirtt.
Les années ont passé. Sur les quais du port de Raguse, Pierre, le fils d'Étienne Bathory rencontre Pointe Pescade et Cap Matifou, deux inséparables Français qui essaient vainement de gagner de quoi manger en faisant des démonstrations d'acrobatie et d'Hercules de foire. Le jeune homme est amoureux de Sava, la fille de l'ancien banquier Silas Toronthal, ignorant que celui-ci est responsable de la mort de son père. Et, malheureusement, il a promis sa fille à Sarcany. Par piété filiale, elle accepte ce mariage, faisant le désespoir de Pierre Bathory. Celui-ci est grièvement blessé par son rival. Le médecin Antékirtt, alias Sandorf, lui sauve la vie, mais laisse croire à tous que Pierre Bathory est mort. Le jeune homme devient son bras droit. Juste avant son mariage avec Sarcany, Sava apprend qu'elle n'est pas la fille des époux Toronthal, et refuse donc de l'épouser.
Pendant ce temps Sandorf continue à poursuivre son œuvre de vengeance. Pointe Pescade s'infiltre sous un faux nom dans la bande de Sarcany. Sandorf tente de faire tomber le Sicilien Zirone dans un piège que celui-ci évente : Sandorf et ses amis se retrouvent cernés par une cinquantaine de bandits, Pointe Pescade et Cap Matifou s'illustrant dans la bataille. Zirone blesse gravement Pointe Pescade et le placide Cap Matifou, devenu furieux, le jette dans le cratère de l'Etna.
Sandorf se fait alors un nouvel allié, le fils du Corse Ferrato qui le sauve d'un naufrage. Le jeune Ferrato y perd sa propre barque, mais devient le second du comte Sandorf. Celui-ci, ayant découvert que le délateur espagnol Carpena est emprisonné à Ceuta, manœuvre facilement le naïf directeur du pénitencier et enlève Carpena qu'il retient prisonnier à bord d'un de ses bateaux. Puis il retrouve la trace de la mère de Pierre Bathory qui avait disparu depuis plusieurs mois. Une raison inconnue l'a fait basculer dans une folie que Sandorf ne peut soigner par l'hypnose. Une mise en scène habile lui fait retrouver la raison ; par un heureux hasard, elle a encore dans sa poche la lettre qui explique tout : Sava est en réalité la fille du comte Sandorf. Mais la jeune fille est séquestrée par Sarcany. Sandorf trouve sa cachette, et Pointe Pescade et Cap Matifou usent de leurs talents pour la faire s’évader. Sarcany et l'ancien banquier Silas Toronthal se sont enfuis à Monaco où ils perdent au jeu le peu d'argent qui leur reste. Sarcany décide de tuer son ancien complice, devenu un témoin gênant, mais Pointe Pescade et Cap Matifou capturent l'ancien banquier, empêchant Sarcany de réaliser son forfait.
Dans une dernière péripétie, l'île du comte Sandorf est attaquée par une troupe armée à la solde d'une secte. Les deux Français s'illustrent dans le combat. Sarcany est capturé. Tous les ennemis de Sandorf se retrouvent prisonniers et meurent dans une explosion qu'ils ont accidentellement déclenchée.

Commentaire

Jules Verne révéla : «’’Mathias Sandorf’’ vient d’une croisière de Tanger à Malte dans mon yacht, le ‘’Saint-Michel’’, baptisé d’après mon fils, Michel, qui m’a accompagné, ainsi que sa mère et mon frère, Paul.» Le comte Sandorf pourrait être inspiré de Lajos Kossuth (1802-1894), nationaliste hongrois. Et, une fois de plus, Jules Verne prit la défense de minoritaires insurgés.
L’histoire ressemble beaucoup à celle du ‘’Comte de Monte-Cristo’’ (1844) d'Alexandre Dumas, à qui Jules Verne dédia d’ailleurs son roman à titre posthume. Il utilisa des procédés courants du mélodrame qui sont inhabituels chez lui : le mystère des origines (la fille du comte Sandorf ignore qui sont ses vrais parents), la coïncidence (elle tombe amoureuse du fils d'une autre victime), le harcèlement sexuel de l'héroïne (l'un des méchants veut la forcer à l'épouser), la folie subite (Madame Bathory y plonge brutalement à la lecture d'une lettre), la guérison miraculeuse (grâce à un subterfuge du comte Sandorf, elle redevient saine d'esprit), la progression de la victoire de Mathias Sandorf (plus le récit avance, plus il maîtrise les événements).
Ce roman, et ses deux pendants «danubiens» que sont ‘’Le château des Carpathes’’ (1892) et ‘’Le secret de Wilhelm Storitz’’ (posthume, 1910) permirent à Jules Verne de franchir la porte conduisant vers I'au-delà... sans pour autant verser dans le fantastique, genre qu'il récusa : «Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive - on a presque le droit de dire que tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de I'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes.» D’ailleurs, l’évasion de Sandorf n'est possible qu'avec la complicité de phénomènes produits par le tonnerre et dûment expliqués.
Le roman révèle la connaissance que Jules Verne avait de I'hypnose, dont le professeur Charcot faisait la démonstration à la Salpêtrière en 1885, en présence d'un stagiaire nommé Sigmund Freud. L’écrivain suivait de près ses travaux et conféra même à I'hypnose, dans le roman, la possibilité scientifique de vaincre la mort ou de s'emparer totalement de la volonté d'autrui, comme le docteur Antékirtt le fait du traître Carpena.
De juin à septembre, le roman fut d’abord publié en feuilleton dans ‘’Le temps’’.
En 1887, un drame en fut tiré et joué.
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“Fritt-Flacc”
(1884)

Nouvelle de 6 pages

C’est dans une étrange petite ville, isolée entre un volcan menaçant et un rivage continuellement battu par les flots de la Mégalocride, qu’exerce le docteur Trifulgas. Une nuit, cet homme cupide est mandé pour aller soigner un misérable qui se meurt. Il ne se rend auprès de lui qu'après plusieurs demandes. Lorsqu'il se décide enfin à faire son devoir, il s’aperçoit que la maison du mourant est exactement semblable à la sienne, et que le mourant n'est autre que lui-même qu'il ne peut ramener à la vie.

Commentaire

C’est une nouvelle fantastique à l’atmosphère inquiétante, une sombre fable sur l’avarice que n'aurait pas désavouée Edgar Poe.
Elle fut d’abord publiée dans ‘’Le Figaro illustr钒.
Elle se retrouva dans le recueil "Hier et demain".
Elle figura dans l'anthologie “La France fantastique”.
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Le 9 mars 1886, le neveu de Jules Verne, Gaston, un déséquilibré (qui déclara avoir agi pour, confia l’écrivain, «attirer l’attention sur ma candidature à l’Académie française», et allait finir interné) tira sur lui deux balles de revolver dont l’une le blessa à la jambe gauche, ce qui, la blessure ne s’étant jamais refermée et la balle n’ayant jamais été retirée, le laissa «infirme pour la vie» et le visage à moitié figé.
Du fait de sa blessure, il fut empêché d'assister aux obsèques de son éditeur, Hetzel. Mais, après sa mort, libéré des contraintes qui pesaient sur la nature de ses romans (qui devaient être scientifiques et géographiques), il en profita pour créer des romans plus originaux, satiriques ou à contenu plus philosophique. Il allait ainsi laisser libre cours à sa haine de l'or.
Brusquement las et désenchanté, il allait ne plus quitter sa province, vivre en ermite.
Pourtant, les œuvres qu’il publia au cours de l’année contrastent avec ses souffrances physiques et morales. Alité, il recommença à versifier, écrivit des triolets sur les personnes en vue d'Amiens, mais aussi sur Alexandre Dumas fills. Il composa encore : ‘À la morphine. Sonnet’’ - ‘’John Playne’’ (qui fut repris avec des variantes dans ‘’P'tit bonhomme’’) - ‘’Le coq’’ - ‘’Nox’’ - ‘’Feu follet’’ (qui fut repris avec des variantes dans ‘’Famille sans nom’’).
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‘’Un billet de loterie’’
(1886)

Roman

Hulda, une jeune Norvégienne, attend fébrilement des nouvelles de son fiancé, Ole Kamp, parti à la pêche en haute mer. Le navire est malheureusement porté disparu. Hulda reçoit cependant un message d'adieu qu'Ole a eu le temps d'écrire avant qu’il ne sombre. Ce message, écrit au verso d'un billet de loterie d'un tirage prochain, avait été enfermé dans une bouteille jetée à la mer. Et si ce billet de loterie était chanceux? C'est ce que pensent beaucoup de gens qui veulent l'acheter, même à prix d'or. Hulda sera-t-elle riche? Et reverra-t-elle son fiancé?

Commentaire

Jules Verne révéla que, dans ce roman, on «trouve le récit d’expériences personnelles et d’observations que j’ai faites au cours d’un voyage en Écosse, dans les îles d’Iona et de Staffa ainsi que le récit d’un voyage en Norvège en 1862.»
Le roman fut d’abord publié dans ‘’Le magasin des familles’’.
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Après avoir exploré la totalité de la surface de la Terre, des mers et des océans, pénétré dans les entrailles du globe et plongé dans les abysses sous-marins, les personnages des ‘’Voyages extrordinaires’’ firent face à un nouveau défi : la conquête de l’air, Jules Verne étant devenu un hardi défenseur du «plus lourd que I'air», à savoir l'avion. Il manifesta cette conviction dans :
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“Robur le conquérant”
(1886)

Roman

Des phénomènes étranges étonnent l'opinion : on a entendu une trompette dans le ciel, aperçu de mystérieuses lueurs dans les nues, observé un curieux bolide survolant la Scandinavie, découvert un pavillon noir au sommet de plusieurs édifices célèbres et dans des lieux réputés inaccessibles. Pendant ce temps, le ‘’Weldon lnstitute’’ de Philadelphie, dirigé par son président, Uncle Prudent, et son secrétaire, Phil Evans, fameux industriels et rivaux de toujours, «amateurs enragés et particulièrement ennemis de ceux qui veulent opposer aux aérostats les appareils plus lourds que l'air» projette de construire un ballon dirigeable de dimensions extraordinaires : le ‘’Go ahead’’. Les membres en sont à se disputer sur la meilleure manière de le diriger, quand l'assemblée est troublée par un homme qui fait irruption dans la salle. Cet ingénieur inconnu, Robur, dénonce l'absurdité de cette entreprise : selon lui, les engins plus lourds que l'air devraient supplanter les ballons, qui sont incapables de braver la force des éléments : «De même que [l’homme] est devenu maître des mers, avec le bâtiment, par l’aviron, par la voile, par la roue et par l’hélice, de même il deviendra maître de l’espace atmosphérique par les appareils plus lourds que l’air, car il faut être plus lourd que lui pour être plus fort que lui.» - «Quoi, un ballon ! quand pour obtenir un allégement d'un kilogramme, il faut un mètre cube de gaz ! Un ballon, qui a cette prétention de résister au vent à l'aide de son mécanisme, quand la poussée d'une grande brise sur la voile d'un vaisseau n'est pas inférieure à la force de quatre cents chevaux, quand on a vu dans I'accident du pont de la Tay I'ouragan exercer une pression de quatre cent quarante kilogrammes par mètre carré ! Un ballon, quand jamais la nature n'a construit sur ce système aucun être volant, qu'il soit muni d'ailes comme les oiseaux, ou de membranes comme certains poissons ou certains mammifères. [...] Mais est-ce à dire que I'homme doive renoncer à la conquête de I'air, à transformer les moeurs civiles et politiques du vieux monde, en utilisant cet admirable milieu de locomotion? Non pas.» Il conclut : «Le progrès n'est point aux aérostats, citoyens ballonistes, il est aux appareils volants. L'oiseau vole, et ce n'est point un ballon, c'est une mécanique !...» ll échappe de peu à la fureur des «ballonistes», irrités par cette provocation. Pour prouver ses dires, Robur n'hésite pas à kidnapper Uncle Prudent, assisté de son domestique noir, Frycollin, et Phil Evans, pour les emmener à bord d'un vaisseau aérien de son invention, I'’’Albatros’’, qui les emporte dans le ciel à deux cents kilomètres à l'heure au-dessus des États-Unis. (chapitres 1-4).
‘L’’’Albatros’’ est un aéronef entièrement métallique, qui utilise l'inépuisable puissance de l'électricité pour mouvoir une forêt d'hélices suspensives et propulsives, et est capable de se déplacer avec la plus grande agilité dans toutes les dimensions de l'espace. C’est non seulement un engin de locomotion extraordinaire, mais encore un moyen de conquête et d'exploration étonnant : «Et, avec lui, ainsi que Robur-le-Conquérant eut bientôt l’occasion de le dire à ses nouveaux hôtes - hôtes malgré eux -, avec lui, je suis maître de cette septième partie du monde, plus grande que l'Australie, I'Océanie, I'Asie, I'Amérique et I'Europe, cette Icarie aérienne que des milliers d'Icariens peupleront un jour !» Pour confondre les partisans du plus léger que l'air, I'’’Albatros’’ entreprend un tour du monde aérien. Aucune tentative d'évasion ne peut soustraire ses passagers involontaires à cette expérience (chapitres 5-10).
Malgré tous les obstacles, rien ne semble pouvoir inquiéter l'extraordinaire appareil de Robur. Uncle Prudent et Phil Evans profitent du survol de Paris pour jeter un message expliquant leur disparition. Leur hôte, cependant, montre une certaine humanité : il secourt des pauvres gens promis à un affreux sacrifice en l'honneur d'un roi du Dahomey et des naufragés perdus dans l'Atlantique. Un ouragan l'oblige toutefois à faire halte dans l'île Chatam pour réparer des avaries. Robur compte regagner ensuite l'île X, son repaire, au milieu du Pacifique. Mais ses prisonniers saisissent l'occasion pour s'évader, au moyen d'un câble, après avoir placé sur l’appareil une charge de dynamite qui met en pièces I'admirable invention de Robur. (chapitres 11-15).
L'engin et son équipage sont précipités dans l'océan. Recueillis par des sauvages, Phil Evans et Uncle Prudent rejoignent Philadelphie. Ils achèvent le ‘’Go ahead’’. Le jour du vol inaugural, les «ballonistes» se voient poursuivis par une réplique exacte de l’’’Albatros’’, miraculeusement reconstruit par l’indestructible Robur qui a échappé à la mort et a pu reconstruire sa machine. Pour lui échapper, le dirigeable monte si haut dans l’atmosphère qu'il éclate. Mais, au lieu de se venger, leur adversaire les sauve in extremis, les ramène sur la terre ferme et leur rend la liberté. ll prononce devant la foule enthousiaste un discours sur I'avenir de la navigation aérienne : «Citoyens des États-Unis, dit-il, mon expérience est faite ; mais mon avis est dès à présent qu'il ne faut rien prématurer, pas même le progrès. La science ne doit pas devancer les moeurs. Ce sont des évolutions, non des révolutions qu'il convient de faire. En un mot, il faut n'arriver qu'à son heure. J'arriverais trop tôt aujourd'hui pour avoir raison des intérêts contradictoires et divisés. Les nations ne sont pas encore mûres pour I'union. Je pars donc, et j'emporte mon secret avec moi. Mais il ne sera pas perdu pour I'humanité. Il lui appartiendra le jour où elle sera assez instruite pour en tirer profit et assez sage pour n'en jamais abuser. Salut, citoyens des États-Unis, salut !» Et Jules Verne de conclure : «Quant à l'avenir de la locomotion aérienne, il appartient à I'aéronef, non à l'aérostat. C'est aux Albatros qu'est définitivement réservée la conquête de l'air !» (chapitres 16-18).

Commentaire

Dans une grande mesure, Jules Verne transposa ‘’Vingt mille lieues sous les mers’’ dans les airs. Uncle Prudent a pu lui être inspiré par son oncle, Prudent.
Robur est le type du savant prométhéen, mégalomane et fou, révolté et en rupture avec la société, dont les menées sont démoniaques.
Furent évoqués ici l’avion de chasse, l’hélicoptère (qui allait être réalisé vers 1910), les accumulateurs et les matières plastiques (qui allaient se concrétiser respectivement en 1920 1930).
On peut remarquer qu’un des captifs de l’’’Albatros’’ s’étonne d’être au-dessus de Montréal deux heures seulement après avoir survolé Québec : «Au-dessous de l’’’Albatros’’ apparaissent Montréal, très reconnaissable au Victoria Bridge, pont tubulaire jeté sur le Saint-Laurent comme le viaduc du ‘’railway’’ sur la lagune de Venise. Puis on distingue ses larges rues, ses immenses magasins, les palais de ses banques, sa cathédrale, basilique récemment construite sur le modèle de Saint-Pierre-de-Rome, enfin le Mont-Royal qui domine l’ensemble de la ville et dont on a fait un parc magnifique […] Après Montréal, vers une heure et demie du soir, ils passèrent sur Ottawa […] Voilà le palais du Parlement.»
Le roman parut d’abord dans le ‘’Journal des débats’’.
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En 1887, mourut Sophie Verne, la mère du romancier.
Il vit s’améliorer sa santé ; il put se déplacer en Belgique et aux Pays-Bas où, en guise de conférence, il lut un conte de fées à la fantaisie débridée, les ‘’Aventures de la famille Raton‘’.
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“Nord contre Sud”
(1887)

Roman

En Floride, en pleine guerre de Sécession, James Burbank possède une vaste plantation en Floride où de nombreux Noirs travaillent librement, car il les a affranchis, et il est un bon maître qui protège son personnel. Ses voisins, dont le très méchant Texar, ne l'entendent pas ainsi et le soupçonnent de sympathie pour l'armée nordiste. Burbank a fort à faire pour défendre sa plantation, sa famille et lui-même contre Texar, en attendant que les «fédéraux, nordistes, anti-esclavagistes, unionistes» ne viennent prendre le contrôle de l’État.

Commentaire

Ce roman prouve l'intérêt que Jules Verne portait à l'Histoire contemporaine. Il fut influencé par le comte de Paris, qui avait écrit une ’’Histoire de la guerre civile en Amérique’’ qu’il cita. Sa position fut résolument anti-esclavagiste, mais sa dénonciation tournait court, les mesures légales d'abolition de I'esclavage aux États-Unis étant présentées comme mettant un terme définitif au problème noir. Il exprima surtout toute l'admiration qu'il avait pour le peuple américain.
Le roman fut publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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‘’Le chemin de France’’
(1887)

Roman

En 1792, le maréchal des logis Natalis Delpierre, officier de l’armée républicaine, est en Prusse pour rendre visite sa sœur. Or la guerre éclate entre la France et la Prusse. Il est soupçonné d’espionnage, mais parvient à regagner la France en traversant l’Allemagne, et participe à la bataille de Valmy.

Commentaire

C’est un autre de ces romans de Jules Verne où il répondit à son obsession d’arpentage exhaustif du territoire. Comme dans ‘’Les cinq cents millions de la bégum,’’ il déversa tout son fiel contre les Allemands, qu'il décrivit comme étant presque tous des gueux.
En septembre, le roman fut publié en feuilleton dans ‘’Le temps’’.
Il sortit peu après en volume, enrichi de : ‘
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’’Gil Braltar’’
(1887)

Nouvelle

Menés par l'Espagnol Gil Braltar, des singes réussissent presque à s'emparer de la forteresse de Gibraltar. Grâce à la ruse du général Mac Kackmale, la Grande-Bretagne conserve sa possession.
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“Deux ans de vacances”
(1888)

Roman

Quatorze garçons âgés de huit à treize ans, élèves d'un collège d'Auckland, en Nouvelle-Zélande, appartenant à différentes nationalités, s'embarquent pour un court voyage d'agrément. Mais, à la suite d'une imprudence de l'un d'eux, le navire gagne la haute mer tandis que l'équipage est resté à terre, à I'exception d'un mousse noir, Moko. Le bâtiment subit une violente tempête et finit par s'échouer sur une île déserte près des côtes de I'Amérique du Sud. Là, pendant deux ans, ces garçons organisent leur existence, surmontent toutes les difficultés dont la moindre n'est pas I'antagonisme qui naît des différences de caractères et de races. D'autres naufragés débarquent au cours de la seconde année : ce sont de redoutables bandits contre lesquels les enfants, aidés par deux captifs qui ont pu s'échapper, soutiennent une lutte acharnée, finalement couronnée de succès. Ils ont enfin la possibilité de rejoindre leur patrie.

Commentaire

Avec ce roman, Jules Verne voulut ajouter un nouveau chapitre au cycle si riche des robinsonnades. Dans sa préface, il justifia ainsi le thème de son roman : «Bien des Robinsons ont déjà tenu en éveil la curiosité de nos jeunes lecteurs. Daniel de Foë [sic] , dans son immortel ‘’Robinson Cruso뒒 a mis en scène l’homme seul ; Wyss, dans son ‘’Robinson suisse’’, la famille ; Cooper, dans ‘’le Cratère’’, la société avec ses éléments multiples. Dans ‘’L’Île mystérieuse’’, j’ai mis des savants aux prises avec les nécessités de cette situation. On a encore imaginé le Robinson de douze ans, le Robinson des glaces, le Robinson des jeunes filles, etc. Malgré le nombre infini des romans qui composent le cycle des Robinsons, il m’a paru que, pour le parfaire, il restait à montrer une troupe d’enfants de huit à treize ans, abandonnés dans une île, luttant pour la vie au milieu des passions entretenues par les différences de nationalités – en un mot, un pensionnat de Robinsons. D'autre part, dans ‘’le Capitaine de quinze ans’’, j'avais entrepris de montrer ce que peuvent la bravoure et l'intelligence d'un enfant aux prises avec les périls et les difficultés d'une responsabilité au-dessus de son âge. Or, j'ai pensé que si l'enseignement contenu dans ce livre pouvait être profitable à tous, il devait être complété.»
L'intention pédagogique ne fut pas absente : comme dans ‘’Capitaine de quinze ans’’, il démontra comment un jeune garçon intelligent peut, par la force des circonstances, assumer des responsabilités bien au-dessus de son âge.
En donnant au jeune héros français de l’équipe le nom de Briant, il rendit hommage à Aristide Briand, camarade de classe de son fils, Michel, auquel il vouait une grande admiration et qui allait devenir un homme politique important.
Le roman fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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En 1888, Jules Verne, qui s’intéressait «beaucoup aux affaires de la ville», fut élu conseiller municipal d'Amiens sur une liste républicaine, et il allait y siéger quinze ans, prononçant d'inévitables allocutions, intervenant à propos de quelques améliorations d'urbanisme, obtenant que des subventions soient versées à une école de médecine plutôt que consacrées au logement d’un bataillon.
Il se réconcilia avec son fils.
Il écrivit en collaboration avec Gabriel Marcel ‘’La conquête économique et scientifique du globe’’, texte resté inachevé et toujours inédit.
Il fit un séjour à Antibes durant lequel il songea, avec d’Ennery, à une adaptation des ‘’Tribulations d’une Chinois en Chine’’.
Il publia :
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“Famille-Sans-Nom”
(1889)

Roman de 420 pages

En 1837, alors que les Canadiens français subissent la domination anglaise, le mystérieux Jean-Sans-Nom entreprend de racheter la trahison commise par son père, Simon Morgaz. Présent et invisible, bénéficiant de la complicité de la population, échappant aux filets de la police, il parcourt le pays, fomente et organise la rébellion des «patriotes», finançant l’achat des armes dont ils se servent pour livrer des combats décisifs dans la vallée du Richelieu. Il survient au bon moment lors de la victoire de Saint-Denis, subit la défaite de Saint-Charles, est capturé mais s'échappe du Fort Frontenac grâce au sacrifice du prêtre qu’est son frère, et conduit le dernier combat à l’île Navy, en amont des chutes du Niagara dans lesquelles il meurt avec Clary de Vaudreuil.

Pour une analyse, voir VERNE – ‘’Famille-Sans-Nom’’
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‘’Sans dessus dessous’’
(1889)

Roman

Le pôle Nord est mis aux enchères par une société inconnue du nom de ‘’North Polar Pratical Association’’. Il est acquis par un groupe d’actionnaires, dont font partie Barbicane, Nicholl et Maston, trois des membres émérites du ‘’Gun-Club’’, qui entreprennent d'en exploiter les houillères. Pour cela, ils décident de dévier l'axe de rotation de la Terre, ce qui lui confèrerait un climat tempéré, sous toutes ses latitudes, et ferait fondre les glaces des terres arctiques. Ils font construire un canon géant, encore plus lourd que la ‘’Columbia’’, assemblé directement dans I'ancien volcan Kilimandjaro, en Afrique, et qui doit propulser un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes à I'aide d'un explosif mis au point par Nicholl. Mais Maston, chargé des calculs mathématiques et balistiques, commet une impardonnable erreur de calcul qui rend caduc ce projet démentiel, au grand soulagement du monde entier, qui redoutait que I'expérience se solde par un cataclysme effroyable. C'est I'ingénieur français Alcide Pierdeux qui révèle I'erreur de Maston, qui, devenu la risée du monde scientifique, jure de ne plus jamais faire de mathématiques.

Commentaire

Fruit d'une collaboration avec le mathématicien Badoureau, qui eut l'idée de départ et qui céda son travail à Jules Verne, c’est le troisième volet de l’aventure commencée avec ‘’De la Terre à la Lune’’ et ‘’Autour de la Lune’’ (dont on retrouve les personnages vingt ans plus tard). Le titre (à l'origine ‘’Le monde renvers钒) ne vient pas du fait que l'axe sera inversé (sens dessus dessous) mais de la panique que cette entreprise grotesque engendrerait (sans dessus dessous).
C’est aussi une satire grinçante des moeurs de l'époque où Jules Verne reprit certains éléments de ‘’Paris au XXe siècle’’. Il y exprima ses préoccupations écologiques, montrant comment l'être humain est capable de modifier en profondeur sa planète, et comment les gouvernements sont incapables de maîtriser les folies dévastatrices d'une société capitaliste qui risque de détruire une partie de la Terre uniquement pour faire des profits.
Peut-être inspiré par ‘’La Bostonienne’’ d’Henry James, il décrivit une Américaine féministe, d’une quarantaine d’années, veuve : elle est maigre, plate, ridée, a les cheveux tirés, se situe donc aux antipodes de l’idéal féminin de l’époque ; au cours d’une discussion avec Maston dont elle est tombée amoureuse, elle se livre à une apologie dithyrambique du féminisme à laquelle Jules Verne fait péremptoirement répondre son héros : «Je reconnais que les femmes ne sont bonnes qu’à être bonnes.»
C'est enfin un roman parodique ; ainsi ne faut-il pas décomposer le nom «Pierdeux» en Pi R 2, formule mathématique?
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En 1889, Jules Verne visita l’Exposition universelle de Paris.
Le 23 juin 1889, il prononça le ‘’Discours d’inauguration du cirque municipal d’Amiens’’, qu’il avait fait construire et qui porte aujourd’hui son nom. Le cirque devint le thème d’un roman :
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‘’César Cascabel’’
(1890)

Roman

César Cascabel est un saltimbanque qui voyage à travers le monde avec sa famille, Cornélia, sa femme, Napoléone, Sandre et Jean, leurs trois enfants, ainsi qu’avec Clou de Girofle, un clown de naissance, le singe John Bull, les deux chiens, Wagram et Marengo, les deux chevaux, Vermout et Gladiator. Alors qu’ils sillonnent les États-Unis depuis vingt ans, César se fait voler son argent par des Anglais, qu’il considère comme ses ennemis jurés, et décide de rentrer en France dans sa roulotte par le détroit de Béring au lieu de passer par New York. En chemin, ils croisent Kayette, une jeune indigène de l'Alaska ainsi que le comte Narkine, exilé politique qui a été agressé par des brigands. Ils se joignent à eux. De rudes épreuves les attendent dans ces parages glacés. Puis ils traversent le détroit de Béring gelé, la Sibérie, la Russie. Enfin, César Cascabel retrouve sa Normandie natale.

Commentaire

C’est un autre roman terrestre de Jules Verne où il répondit à son obsession d’arpentage exhaustif du territoire. Il est léger et amusant, offre plein de rebondissements.
Il fut publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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En 1890, à la demande d’une revue américaine, Jules Verne rédigea ses ‘’Souvenirs d’enfance et de jeunesse’’ qui allaient rester inédits de son vivant.
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“Mistress Branican”
(1891)

Roman

À San Diego, en 1875 Mistress Dolly Branican assiste au départ de son mari, John Branican, capitaine du navire ‘’Franklin’’, à destination de Calcutta. Quelques semaines passent, et, pour avoir des nouvelles de son époux, la jeune femme, inquiète, rend visite au capitaine Ellis qui vient de rentrer au port. Hélas, au retour, elle passe par dessus bord, perd son tout jeune enfant et reste totalement amnésique durant quatre ans. Sa raison revenue, elle se découvre un fils, né pendant ce temps, et elle se rend compte que le bateau de son mari n’a pas réapparu, est considéré perdu. Mais elle refuse de se croire veuve. Ellis et M. Andrew, le patron des deux capitaines, lui proposent leur aide. Elle organise donc une série d'expéditions destinées à retrouver son mari. Ellis part à la recherche du ‘’Franklin’’ sur la côte de la Malaisie pour finalement découvrir que John Branican a été emmené par des indigènes à l'intérieur des terres d'Australie. Courageuse, sa femme se lance à travers les terribles déserts australiens. Plus de quinze ans après sa disparition, elle le libère de la tribu des Indas.

Commentaire

Ce roman rappelle un peu ‘’Les enfants du capitaine Grant’’, surtout parce qu'une partie de l'histoire se déroule en Australie dont sont décrits les terribles déserts (pires que le Sahara lui-même qui a l'avantage de posséder des oasis) et surtout les féroces et anthropophages indigènes de l'époque, tandis que sont stigmatisées les atrocités du colonialisme anglais.
Il est fait un tableau élogieux du port aéré de San Diego.
Dolly Branican, une des rares héroïnes de Jules Verne, fait preuve d'amour, d'une détermination sans faille et d'un très grand courage.
Le roman fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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‘’Le château des Carpathes’’
(1892)

Roman

Frik, berger du village de Werst, en Transylvanie, voit une fumée s'élever d'un château délabré, depuis longtemps abandonné. Le baron Rodolphe de Cortz, que tous tiennent pour mort, serait-il revenu? C'est assez pour inquiéter toute la bourgade, où les superstitions, entretenues par le maître d'école lui-même, sont vivaces. Le juge Koltz, chef de la communauté, réunit tous les notables. Nic Deck, jeune et courageux forestier, amoureux de Miriota, la fille du juge, se déclare prêt à visiter le «burg» en compagnie du docteur Patak, sympathique fanfaron qui a toujours raillé les craintes de ses concitoyens, mais se montre beaucoup moins confiant quand il s'agit, au dire de tous, de défier le diable en son antre, surtout après les terribles menaces proférées par une voix mystérieuse au beau milieu de l'assemblée (chapitres 1-4).
Malgré la couardise de Patak, Nic Deck parvient jusqu'aux sinistres ruines. Pendant la nuit, une cloche sonne lugubrement, des mugissements retentissent, des lumières éclairent le donjon. Patak se sent cloué au sol par une force inexplicable. Alors qu'il tente de franchir la muraille en grimpant le long d'une chaîne, il tombe, comme foudroyé. On le ramène à moitié paralysé à Werst. Le récit du docteur ajoute à l'effroi général (chapitres 5-7).
Cependant, deux voyageurs arrivent au village, le comte Franz de Télek et son fidèle serviteur, le soldat Rotzko. Ces histoires terrifiantes les amusent. Mais, quand ils entendent parler du baron de Cortz, ils frémissent. Cinq ans plus tôt, Télek était à Naples, follement épris d'une cantatrice, la divine Stilla, morte sur scène le soir où elle faisait ses adieux au public : elle venait de promettre sa main au jeune comte. Le tenant alors pour responsable de la disparition d'une artiste qu'il idolâtrait, Cortz l'avait menacé. Puis il avait disparu avec son âme damnée, un savant borgne nommé Orfanik. Télek se croit donc obligé d'explorer le château des Carpathes (chapitres 8-11).
Tandis qu'il cherche à y pénétrer, il voit apparaître la Stilla sur I'une des tours. ll envoie Rotzko chercher des renforts, puis s'engage seul dans un passage : il est bientôt prisonnier d'une crypte où lui parvient la voix de la chanteuse morte. Franz réussit, malgré tous les obstacles, à surprendre Cortz et Orfanik occupés à d'étranges préparatifs : ayant réussi à l'attirer dans le «burg», ils veulent le faire mourir dans une gigantesque explosion, capable d'effacer toute trace de leurs manigances. Tout au long de l'histoire, ils ont utilisé les inventions géniales d'Orfanik : un téléphone secret pour faire entendre la voix du baron chaque fois que les villageois étaient réunis ; des appareils électriques pour éloigner les curieux ; un phonographe perfectionné et un ingénieux dispositif optique pour ressusciter la Stilla. Mais seul Cortz, fou de haine, périt dans le cataclysme qu'il a provoqué. Son complice est arrêté. Nic Deck, rétabli, épouse Miriota Koltz, pendant que Rotzko soigne Franz de Télek dont la raison a été gravement ébranlée par son aventure (chapitres 12-18).

Commentaire

Jules Verne indiqua, dans la préface, que l’histoire n’était pas inventée de toutes pièces. Peut-être fut-ce, de sa part, un hommage rendu à une chère disparue.
Dans une atmosphère sombre et inquiétante, il déroula une étrange histoire où on peut voir une reprise du mythe d’Orphée et d’Eurydice.
La Stilla éprouvait, en présence du baron de Cortz, une «frayeur irraisonnée quoique très réelle» : c’est une belle définition du fantastique. Mais le roman est en fait un bel exemple, plus moderne que ceux d’Ann Radcliffe ou d’Horace Walpole, du «surnaturel expliqué» comme le révèle l’épilogue, l'électricité et différentes innovations (le phonographe, la télévision, le cinéma en relief, le magnétoscope, le caméscope) expliquant les étranges phénomènes.
Entre ce livre et “Dracula”, qui ne parut qu’en 1897, l’analogie est troublante, des comparaisons s’imposent.
Le roman fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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‘’Claudius Bombarnac’’
(1892)

Roman

Claudius Bombarnac est un journaliste français qui est à bord du "Grand Transasiatique", train reliant la Géorgie à Pékin, soit une distance de six mille kilomètres. Il y rencontre des gens de diverses nationalités, dont le baron allemand Weissschnitzerdörfer, qui entreprend le tour du monde en... trente-neuf jours. Surviennent quelques aventures , comme l’attaque du train par des bandits.


Commentaire

C’est un autre de ces romans de Jules Verne où il répondit à son obsession d’arpentage exhaustif du territoire.
Clin d'oeil à son oeuvre, il fit allusion à l'adaptation théâtrale de son roman ‘’Michel Strogoff’’.
Le roman fut d’abord publié en feuilleton dans ‘’Le soleil’’.
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“P’tit-Bonhomme”
(1893)

Roman

En Irlande vit P'tit-Bonhomme, orphelin à la vie misérable. Recueilli par un fermier, il connaît quelques années de bonheur qui cessent avec la Grande Famine de 1846-1848 où il est de nouveau seul. Mais, à force de travail, il réussit, à l’âge de quinze ans, à s'enrichir et peut récompenser ceux qui l'ont soutenu dans son enfance.

Commentaire

Dans ce roman, où il n'y a pas beaucoup d'action, Jules Verne dépeignit surtout les paysages irlandais (son personnage fait le tour de l’Irlande, pays où il n’était jamais allé, ce qui lui fit avouer : «Mes descriptions de paysages et de localités ont été prises dans des ouvrages.») et les différentes classes sociales, exprima encore sa haine de l’Angleterre qui imposait la misère à l’Irlande qui ne pouvait que se révolter, montra son admiration pour Dickens qui aurait été son inspirateur.
Le roman fut d’abord publié dans le ‘’Magasin des familles’’ et republié sous le titre ‘’Fils d’Irlande’’.
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‘’Un express de l’avenir’’
(1893)

Nouvelle

C’est un train pneumatique.

Commentaire

En fait, c’était une invention vieille de vingt ans.
La nouvelle a peut-être été écrite par Michel Verne.
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‘’Monsieur Ré-Dièse et mademoiselle Mi-Bémol’’
(1894)

Nouvelle

Quelque part en Suisse, Maître Effarane est un facteur d'orgues excentrique qui s'offre à réparer l'orgue de Kalfermatt pour y installer un registre de voix enfantines, quitte à enfermer des enfants dans les tuyaux de l'orgue !




Commentaire

Jules Verne indiqua : «Ré-dièse et mi-bémol sont exactement la même note sur le piano. […] Là, mes connaissances musicales sont entées en jeu.»
Il composa une œuvre d’une fantaisie débridée et faussement naïve.
Elle parut dans le numéro de Noël du ‘’Figaro illustr钒.
L’auteur rêva d’une adaptation musicale de sa nouvelle, mais il fallut attendre cent ans pour que la compositrice Graciane Finzi et le librettiste Gilbert Lévy s’en emparent et en tirent un opéra, ‘’Le clavier fantastique’’.
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‘’Les mirifiques aventures de maître Antifer’’
(1894)

Roman

Un Égyptien richissime, Kamylk-Pacha, qui se refuse à laisser son trésor à son ignoble cousin, décide de l'enfouir dans le roc d’un îlot perdu. Ayant, bien des années plus tôt, été sauvé par un marin de Saint-Malo, il lui témoigne sa reconnaissance en lui adressant d’Égypte la lettre suivante : «Le capitaine Thomas Antifer est prié de noter sur son carnet cette latitude, vingt-quatre degrés cinquante-neuf minutes nord, laquelle sera complétée par une longitude qui lui sera ultérieurement communiquée. Il voudra bien ne point l’oublier et auss la tenir secrète. Il s’agit pour lui d’un intérêt considérable. La somme énorme en or, diamants, pierres précieuses, que cette latitude et cette longitude lui vaudront un jour ne sera que la juste récompense des services qu’il a rendus autrefois au prisonnier de Jaffa.» Les années passent, et avant de mourir, Thomas Antifer lègue la lettre mystérieuse à son fils, Pierre-Servan-Malo Antifer, un loup de mer de Saint-Malo qui, vingt années durant, attend le complément de cette fameuse latitude, pour découvrir le trésor annoncé, jusqu'au jour où la longitude lui est révélée par le notaire chargé de la succession de Kamyik-Pacha. Avec son voisin, Gildas Trégomain, il s'embarque pour l'île aux richesses, mais n'y trouve, en fait de trésor, qu'un parchemin indiquant une nouvelle longitude, la latitude étant fournie par un autre colégataire, Zambuco, un médecin maltais vivant à Tunis avec qui il devra partager le trésor ! Ils s'embarquent alors pour le nouvel îlot, situé cette fois-ci sur la côte africaine, qui donne une nouvelle longitude, la latitude étant en possession de Tyrcomel, un clergyman d'Édimbourg ! Le troisième îlot, ainsi situé, se trouve au Spitzberg, dans les froideurs arctiques. Là encore, rien d'autre qu'un message indiquant le moyen d'atteindre l'îlot numéro quatre, l'îlot au trésor ! Mais l'humidité a effacé le passage clé fournissant sa situation ! Maître Antifer, qui a parcouru le monde pour trouver son trésor, en est réduit à rentrer bredouille à Saint-Malo. La solution de l'énigme vient de sa nièce, Énogate, qui, en suivant de son doigt la localisation des trois îlots sur une mappemonde fait remarquer à son époux, Juhel, capitaine au long cours qui a accompagné Antifer dans sa navigation, que les trois points se trouvent sur un cercle, et qu'ils ont voyagé en rond. Cela revient à dire que le voyage a été inutile. Mais cette circonférence donne la clé de I'emplacemenl de l’îlot numéro quatre. En effet, raisonne Juhel, «les trois îlots sont situés à la circonférence d'un même cercle. Eh bien ! supposons-les tous les trois dans un même plan, réunissons-les deux à deux par une ligne droite, la ligne ‘’qu'il suffit de mener’’ comme dit le document, et élevons une perpendiculaire au centre de chacune de ces deux lignes. Ces deux perpendiculaires se rencontreront au centre du cercle, et c'est à ce point central, à ce "pôIe", puisqu'il s’agit d'une calotte sphérique, qu'est nécessairement situé l’îlot numéro quatre !» L’«îlot trésor» est donc situé par 37o 26' de latitude nord et 10o 33' de longitude à l'est du méridien de Paris. Hélas, il s'agit de l'îlot Julia, qui est d'origine volcanique et qui, après avoir émergé quelque temps des flots trente ans plus tôt, le temps que Kamylk-Pacha y dépose son trésor, s'est ensuite irrémédiablement immergé au fond de la Méditerranée, au large de la Sicile ! Le trésor rêvé esl donc perdu à tout jamais !


Commentaire

Jules Verne annonça : «L’intrigue tourne autour d’un problème géométrique très curieux». Déjà, dans ‘’Les enfants du capitaine Grant’’, il s’agissait de déterminer I'emplacement d'un lieu dont on n'avait que la latitude, Lord Glenarvan et son équipe ayant opté pour la solution radicale consistant à suivre le trente-septième paralèle d'un bout à l’autre du globe. Maître Antifer y fait d'ailleurs implicitement allusion : «Satanée latitude !... s'écriait-il. Latitude du diable !... Quand bien même elle traverserait la fournaise de Belzébuth, il faudra que je me décide à la suivre d'un bout jusqu'à l'autre !» Mais, ici, Jules Verne s'amusa à subvertir les règles du jeu par une mise en abyme : chaque point du globe obtenu par croisement d'une latitude et d’une longitude renvoie à un autre point, puis un autre encore ; chaque îlot, censé être l'«îlot trésor», n'est qu'une case intermédiaire d'une sorte de jeu de I'oie autour des mers du globe (comrne les États des États-Unis dans ‘’Le testament d'un excentrique’’) à la fin duquel le dernier point trouvé ne correspond plus à rien. On comprend alors pourquoi le héros du roman se nomme Antifer : contrairement à I'aimant qui attire le fer, le Malouin têtu semble repousser à I'infini l'objet de sa quête, en I'occurrence le trésor de Kamylk-pacha. Ce roman semble répondre à une sorte de loi d'antigravitation, où ce qui attire est sans cesse repoussé, comme l'objet du désir : «L’attraction que cet îlot exerçait sur eux semblait d'autant plus puissante qu'ils en approchaient davantage, conformément aux lois naturelles, et en raison inverse du carré des distances. Et, à chaque tour d'hélice, cette distance décroissait.. », lit-on dans le roman, citation que Michel Serres, dans un essai sur «la loi Antifer», rapprocha de cette autre, tirée de ‘’L'Île rnystérieuse’’ : «Ils n'étaient plus maîtres d'eux-mêmes, et une irrésistible attraction les attirait vers ce point mystérieux, comme I'airnant attire le fer.»
L’aspect profondément parodique du roman se révèle dès l’intitulé du premier chapitre : ‘’Dans lequel un navire inconnu, capitaine inconnu, est à la recherche, sur une mer inconnue, d'un îlot inconnu’’. Autrement dit, en termes mathématiques : comment déterminer l’inconnue d'une équation lorsque tous les paramètres sont inconnus. Il s'agit alors d'un problème, ou d'une mission, impossible. Mais peu importe la solution, la découverte du trésor submergé, ce qui compte, c'est l'énoncé du problème et les hypothèses de résolution ; c'est le jeu pour le jeu. Une fois encore, Jules Verne montra dans ce roman gigogne que nombre de ses ‘’Voyages extraordinaires’’ sont en réalité d’immenses cryptogrammes, des casse-tête chinois, des charades, des divertissememnts mathématiques.
Maître Antifer est un antihéros lancé dans une quête vaine, une fausse chasse au trésor qui ne le mène nulle part. Plutôt que de parcourir les mers, il aurait pu aussi bien rester dans le port de Saint-Malo, comme le «capitaine Verne» dans son bureau, devant sa mappemonde, ses atlas et ses cartes. Les véritables voyages sont imaginaires.
Ce roman fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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Dans ces années-là, Jules Verne disposait d’une certaine avance sur les obligations de son contrat, et plusieurs œuvres attendaient leur tour d’être publiées.
Le notable d’Amiens participait activement à la vie de la société locale.
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“L'île à hélice”
(1895)

Roman

À une époque où «les États-Unis d'Amérique ont doublé le nombre des étoiles du pavillon fédératif [...] après s'être annexé le Dominion of Canada [...], les provinces mexicaines, etc.», quatre musiciens français qui y sont en tournée, Zorn, Pinchinat, Yvernès et Frascolin (respectivement : un violoncelliste, un alto et deux violons), sont embarqués contre leur gré sur ‘’Standard Island’’, une gigantesque île artificielle et mobile, constituée de caissons d’acier recouverts de terre végétale, mue par des hélices, sur laquelle est édifiée une véritable ville, ‘’Milliard-City’’, habitée uniquement par des milliardaires avides de dépaysement, et où est déployé un modermisme extraordinaire. Débute alors un long périple d'un an sur les eaux du Pacifique, où on vogue entre les plus beaux archipels, en évitant toutes les calamités de la nature (tempêtes, maladies...). Mais «l’île à hélice», tirée à hue et à dia, subissant une attaque de pirates qui vient troubler sa fausse quiétude, est mise en pièces et sombre dans I'Océan.

Commentaire

Ce roman, qui peint la désagrégation progressive d’une organisation sociale modèle, qui donne l’image d'une civilisation que ses propres contradictions entraînent à sa perte, est une satire grinçante des moeurs de l'époque. Jules Verne dénonçait la montée du capitalisme, décrivait le fléau des politiciens et des missionnaires qui détruisaient les cultures indigènes de diverses îles polynésiennes.
Il y reprit certains éléments de ‘’Paris au XXe siècle’’, comme le «télautographe», qui n'est rien de moins qu'un télécopieur, un fax.
Le roman fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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Le 20 octobre 1895, Jules Verne reçut la visite de De Amicis, écrivain, journaliste et pédagogue italien.
En 1896, il fut élu conseiller général.
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‘’Face au drapeau’’
(1896)

Roman

Thomas Roch est un génial inventeur français qui a mis au point une terrible arme, le «fulgurateur», une sorte de missile qu'on met à feu grâce à un explosif d'une extrême puissance qui pourrait anéantir des millions d'êtres humains. Il souhaiterait faire reconnaître la puissance de son arme à la France, puis à d’autres grands pays. Mais la folie des grandeurs qui le gagne lui vaut de se voir fermer les portes de tous les ministères de la guerre d'Europe et des États-Unis qui refusent d'acheter son arme vu la somme astronomique qu'il en demande. Le gouvernement des États-Unis préfère le faire interner, plutôt que de le voir aller vers une autre puissance plus encline à se ruiner pour cet explosif révolutionnaire. C'est dans la maison de repos où il séjourne, "Healthfull-House", que commence l'histoire. Il y est surveillé par Gaydon, alias l'ingénieur Simon Hart qui cherche à percer le secret de son arme et qui est le narrateur. Un certain comte d'Artigas, connu dans le monde entier pour sa richesse, accompagné du capitaine Spade, vient lui rendre visite, et, le lendemain, Roch et Gaydon sont enlevés et conduit jusqu'au repère de d’Artigas et Spade, l'îlot de "Back-Cup", qui est perdu au sein de l'archipel des Bermudes et tout à fait impénétrable (sauf au sous-marin de d’Artigas), qui semble un volcan en activité, et aux abords duquel plusieurs navires ont disparu corps et biens. D'Artigas et Spade, secondés de l'ingénieur Serkö, veulent-ils supprimer toute chance de voir un jour cet explosif révolutionnaire fabriqué, ou veulent-ils s'en assurer l'exclusivité? On l’apprend en suivant le récit qu'en fait Gaydon dans son journal. Roch doit se déterminer à vendre ou non le secret à la fois révolutionnaire et destructeur de son invention, même s'il sait que celui-ci pourrait se retourner contre son propre pays, dont les bateaux croisent au large de Back-Cup mais à portée de tir : au moment du choix, il se trouve donc «face au drapeau». Redevenant lucide et, pour ne pas commettre de crime de lèse-patrie, il provoque une explosion qui le tue, avec la bande de pirates.

Commentaire

Le personnage du savant fou eut pour modèle le chimiste français Turpin, inventeur en 1885 d’un explosif, la mélinite, et des canons gyroscopiques. Il n'avait pas réussi à vendre la mélinite au gouvernement français et avait été emprisonné après avoir publié un pamphlet antigouvernemental et vendu une invention à l'Allemagne. Il attaqua en diffamation Jules Verne et Hetzel qui furent défendus par Raymond Poincaré encore simple avocat. Sa poursuite fut rejetée.
En imaginant une bombe d'une puissance inouïe, l'auteur fit part de son inquiétude face aux progrès techniques dans le domaine des explosifs, qui transparaissait déjà (mais avec une teinte d'humour) dans ‘’De la Terre à la Lune’’, et qui s'affirma dans ‘’Les cinq cents millions de la bégum’’.
Le roman parut d’abord du 1er janvier au 15 juin 1896 dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’, puis sous grand format cartonné la même année, avec des chromotypographies de Léon Benett.
Le TNT, puissant explosif, fut créé en 1930.
Cet ouvrage aura inspiré avec ‘’L'étonnante aventure de la mission Barsac’’ la série animée ‘’Le secret du sable bleu’’.
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Sous le titre ‘’L'art de se marier’’, Jules Verne publia un roman et une pièce de théâtre :
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‘’Clovis Dardentor’’
(1896)

Roman

Clovis Dardentor est un riche industriel, fort en gueule, à qui tout réussit. En visite en Algérie, où il doit «arranger» le mariage de l'insignifiant Agathocle Désirandelle avec la charmante Louise Elissane, il fait la connaissance de deux orphelins venus s'engager dans la Légion étrangère, Marcel Lornans et Jean Taconnat, lesquels aimeraient bien, l'un se faire adopter par Dardentor, l'autre épouser la belle Louise. Un long périple en Algérie est pour chacun des personnages l'occasion d'arriver à ses fins.

Commentaire

Le roman reprenait le thème de la pièce ‘’Un fils adoptif’’, mais Jules Verne changea radicalement l'idée en faisant sauver son héros par la jeune Louise Elissane, au grand dam de ceux qui voulaient se faire adopter.
Le roman donne l'occasion de découvrir l'Algérie française du XIXe siècle, de manière beaucoup plus approfondie que ‘’Tartarin de Tarascon’’, d’Alphonse Daudet.
Jules Verne y fit preuve de misogynie.
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‘’Le beau Danube jaune’’
(1896)

Roman

Ilia Krusch est un paisible pêcheur hongrois qui décide de descendre sur sa barque le cours du Danube depuis sa source jusqu'à la mer Noire, et de ne vivre que du fruit de sa pêche. Au moment où il commence son périple, un certain Jaeger lui demande de le prendre comme passager. Il accepte. Or Jaeger est en réalité le policier Karl Dragoch qui a pour mission de mettre le grappin sur le contrebandier Latzko. Tout va bien jusqu'au moment où Krusch est pris pour Latzko et emprisonné. Bien sûr, il sera libéré et le véritable Latzko, arrêté.



Commentaire

Jules Verne avait écrit un roman léger, dans lequel il insistait sur la description du Danube et de la pêche, le tout pimenté d'une histoire de contrebande en toile de fond, l'action ne se passant que dans les derniers chapitres. Repris par Michel Verne, qui, n'appréciant pas du tout la bonhomie paisible et souriante de l'oeuvre de son père, d'un roman léger et ironique, fit une sombre aventure policière, sans humour, à laquelle il donna le titre de ‘’Pilote du Danube’’ (1908).
En 1988 fut republiée la version d’origine, sous son titre d’origine.
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“Le sphinx des glaces”
(1897)

Roman

En 1839, le narrateur, Jeorling, qui a lu et relu ‘’Aventures d’Arthur Gordon Pym’’ d’Edgar Poe, qu'il tenait pour une fiction, apprend avec stupeur que c’est une histoire authentique : en effet, le propre frère du capitaine de la ‘’Jane Guy’’, Len Guy, lui confirme que le navire parti de Liverpool a bel et bien disparu avec son équipage onze ans plus tôt, et il est donc, depuis tout ce temps, à la recherche de son frère. Jeorling se joint à lui. Ils partent des îles de la Désolation (les Kerguelen) à bord de l'"Halbrane" qui est commandé par Len Guy. Ils ne découvrent que des terres désolées, ou stériles. L'île de Tsalal, au moment où ils y accostent, a été ravagée par une éruption volcanique, et il ne reste plus rien, ni hommes, ni bêtes, ni végétation. Mais ils finissent par retrouver une partie de l'équipage de la ‘’Jane Guy’’, qui, en compagnie de son capitaine, a miraculeusement survécu à l'attentat des sauvages de Tsalal. Ils percent également le mystère, et du récit de Pym, et de la nature de la silhouette voilée qu'il a rencontrée. En réalité, ce n'était pas Arthur Gordon Pym qui avait raconté cette aventure à Edgar Poe, mais Dirk Peters : ce dernier était tombé à la mer alors que la pirogue poursuivait sa route inexorable vers le pôle, et des courants contraires avaient fini par le ramener vers la civilisation. Quant à la silhouette voilée gigantesque qu'avait entraperçue Peters, elle était en réalité une montagne dont la forme évoque celle d'un sphinx, et qui a l'étonnante propriété d'être une montagne-aimant. C'est le long de cette montagne que repose le cadavre d'Arthur Gordon Pym, que le fusil qu'il portait en bandoulière a projeté et maintenu toutes ces années contre son flanc. Mais ce pôle magnétique fait manquer aux explorateurs le pôle géographique !

Commentaire

Le roman est une sorte d’hommage à Edgar Poe car il est la suite des ‘’Aventures d'Arthur Gordon Pym". En 1894, Jules Verne s’était demandé : «Qui reprendra jamais [le récit inachevé de Pym]» et conclut : «Un plus audacieux que moi et plus hardi à s'avancer dans le domaine des choses impossibles.» Ce fut pourtant bien lui qui le fit. Il écrivit à Hetzel : «J'ai pris pour point de départ un des plus étranges romans d'Edgar Poe, ‘’Les aventures de Gordon Pym’’, qu'il ne sera point nécessaire d'avoir lu. J'ai profité de tout ce que Poe avait laissé d'inachevé et du mystère qui enveloppe certains de ses personnages. Une idée très heureuse m'est venue, c'est qu'un de mes héros, qui croyait comme tout le monde que le roman était une fiction, se trouve face à face avec une réalité.» Il entreprit de lever le voile qui recouvrait depuis soixante ans la mystérieuse silhouette rencontrée par Arthur Gordon Pym. L'action du ‘’Sphinx des glaces’’ commence en 1839, soit quelques mois seulement après la publication des ‘’Aventures d'Arthur Gordon Pym’’. Mais, alors que le roman de Poe multipliait les énigmes, qu’il avait laissé inexpliqués plusieurs points mystérieux (les gouffres découverts par le héros au voisinage du pôle qui figurent d'immenses caractères d'écriture ; le cri «tekeli-li» poussé par les créatures vivant près des gouffres ; la figure humaine gigantesque, blanche et voilée qui apparaît à la dernière phrase), Jules Verne les prit comme point de départ avoué de cette oeuvre audacieuse entichée de science. Avec son touchant besoin de tout expliquer scientifiquement, il se livra à une série de démystifications, donna une fin rationnelle, résolvant l'énigme par le magnétisme. Les deux livres sont des romans jumeaux qui représentent la face double et indissociable du romantisme : après le romantisme du rêve et du dépassement métaphysique, était apparu le romantisme du système et de la conquête.
On peut remarquer que Jules Verne mit en garde contre l'extinction imminente des baleines.
Le roman fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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En 1897, la santé de Jules Verne s’altéra. Son frère, Paul, mourut.
Antisémite, il fut évidemment «antidreyfusard dans l’âme», se faisant ainsi un ennemi de Zola qui avait publié ‘’J’accuse’’. Mais il approuva, malgré tout, la révision du procès.
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‘’Le superbe Orénoque’’
(1898)

Roman

Trois géographes vénézuéliens, se disputant pour savoir quel cours d’eau, le Guaviare ou l'Atabapo, est l'Orénoque, décident de le remonter jusqu'au confluent avec ses deux tributaires. En chemin, ils rencontrent Jean de Kermor qui a entrepris de remonter ce fleuve jusqu’à sa source afin de retrouver son père, le colonel de Kermor, qui, après le décès de son épouse, s'était retiré en Amérique du Sud, s’était fait ordonner prêtre sous le nom de père Esperante pour consacrer sa vie à la charité chrétienne et évangéliser les Indiens, mais avait disparu depuis quatorze ans. Jean de Kermor est accompagné de son oncle, le grincheux sergent Martial (mais sont-ils vraiment neveu et oncle? en fait, le prétendu neveu est la fille du colonel). Le groupe rencontre encore les explorateurs français Jacques Helloch et Germain Paterne. Mais l'Orénoque est capricieux et infesté de dangers, comme par exemple les forçats évadés du bagne et commandés par Alfaniz, qui est l'ennemi personnel du colonel de Kermor.

Commentaire

Ce roman, qualifié par Jean Jules-Verne, le petit-fils de l’écrivain, de «récit de voyage, émaillé d'incidents qui le rendent attrayant», avait été terminé en 1894, mais Jules Verne le laissa mûrir dans ses tiroirs pendant près de quatre ans.
Il fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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“Le testament d'un excentrique”
(1899)

Un millionnaire américain, William J. Hypperbone, membre émérite de l'’’Excentric club’’ de Chicago, vient de décéder, du fait d’une brutale congestion cérébrale alors qu’il se livrait à son passe-temps favori, le «Jeu de l’Oie, le Noble Jeu plus ou moins renouvelé des Grecs.» Après des funérailles étrangement joyeuses, le testament du défunt révèle qu’il laisse une fortune de soixante millions de dollars, et que, n’ayant aucun héritier, pourront courir la chance de l’obtenir six habitants de Chicago tirés au sort, à la seule condition qu'ils remportent une partie d’un jeu de l'oie dont les cases seront remplacées par les États des États-Unis (dont l’un, l’Illinois, sera répété quatorze fois, tandis que sont ajoutés le district de Columbia et le territoire indien), tout en conservant les caractéristiques du jeu (prison, puits, mort...). Une gigantesque course s'engage alors entre le peintre charmant qu’est Max Réal, l’imbécile pugiliste Tom Crabbe, suivi de son «coach», John Millner, les époux Titbury (qui sont des plus avares), le sympathique journaliste Harris T. Kimbale, la douce Lissy Wag et sa meilleure et excentrique amie, Jovita Foley, le terrible commandant Hodge Urrican. Mais a été ajouté par Hypperbone dans un codicille de dernière minute un septième et mystérieux concurrent qui répond aux initiales de XKZ. Les concurrents sillonnent alors les États de I'Union, du sud au nord et d'est en ouest, chacune de leurs étapes étant déterminée par les dés que jette tous les deux jours le notaire Tornbrock, qui est chargé de la succession. La carte du «Noble Jeu des États-Unis d'Arnérique» est tirée à des millions d'exemplaires, «afin que chaque citoyen puisse suivre les péripéties de la partie qui va s'engager». Mais toute I'aventure se révèle être un gigantesque canular monté de toutes pièces par Hypperbone lui-même, revenu à la vie après un état cataleptique momentané, et qui, sous le nom de XKZ, finit par remporter la partie, héritant ainsi de lui-même I Jules Verne conclut avec humour : «Et pour finir, en présence des faits peut-être invraisemblables rapportés dans ce récit, que le lecteur veuille bien ne point oublier - circonstatrce atténuante - que tout cela s'est passé en Amérique !»

Commentaire

C’est une autre des histoires abracadabrantes mais néanmoins très plaisantes de Jules Verne. Il avait noté l’étrange analogie existant entre les soixante-trois cases du jeu de l’oie et le nombre d’États constituant les États-Unis. Il nous les décrit à fond, et, pour la énième fois, nous fait une belle description des chutes du Niagara.
C’est une farce, bien dans la nature comique de l’écrivain, trop souvent méconnue. Mais l'histoire prend tardivement son envol, car il consacre trois chapitres à décrire les funérailles d'Hypperbone, puis place minutieusement ses personnages.
Le roman fournit une clé allégorique à l’ensemble de son oeuvre : du pari insolite de Phileas Fogg au testament excentrique de William J. Hypperbone, du voyage en ballon du docteur Fergusson aux tribulations de Kin-Fo en Chine, la Terre n'est rien d'autre qu'un gigantesque terrain de jeu, un échiquier, un jeu de dames, un jeu de I'oie, où les aventures et les péripéties ne sont là que pour pimenter le plaisir des joueurs et celui des lecteurs !
Le roman fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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‘’Bourses de voyage’’
(1899)

Roman

Des écoliers visitent les Antilles à bord du navire ‘’Alert’’, sans se douter que son équipage, mené par le capitaine Harry Markel, est constitué de meurtriers en fuite. Markel veut se débarasser de ses jeunes passagers et leur voler les importantes bourses de voyage qu'ils ont méritées, mais il doit attendre le bon moment. Jules Verne en profite pour détailler les principales îles antillaises : Histoire, géographie, économie, etc.
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En 1899, Jules Verne dut, «avec beaucoup de regret. Voyager était le plaisir de ma vie.», vendre à perte son yacht, le ‘’Saint-Michel III’’, car son entretien lui était trop coûteux. C’en fut fini pour lui des voyages en mer. Mais ses souvenirs allaient continuer de l’inspirer.
Il publia :
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‘’Seconde patrie’’
(1900)

Roman

Les personnages du ‘’Robinson suisse’’ de Wyss, partis en Angleterre à la fin du roman, sont abandonnés par des pirates sur une île inconnuqe qui se révèle être leur point de départ, la Nouvelle-Suisse.

Commentaire

Le roman s’inspira de la version remaniée par Jules Hetzel et Eugène Muller du ‘’Robinson suisse’’, parue sous le titre ‘’Le nouveau Robinson’’.
Il fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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En 1900, lors de l’Exposition universelle, le fils de Jules Verne, Michel, occupa un poste dans le comité d’organisation. Un palais fut dressé à la fée Électricité que son père avait chantée.
Jules Verne fut élu pour la troisième fois au conseil municipal d’Amiens. À un journaliste qui était venu l’interviewer et qui ne l’avait trouvé qu’après avoir demandé à trois personnes où habitait «le célèbre auteur Jules Verne», il déclara : «Vous auriez dû demander Verne, le conseiller municipal !»
En 1901, l’écrivain Raymond Roussel lui rendit visite.
Il publia :
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“Le village aérien”
(1901)

Roman

Le Français Max Huber et l’Américain John Cort, qui sont liés par une grande amitié, se trouvent en Afrique centrale où ils ont amassé un butin d'ivoire. Accompagnés par Khamis, leur guide, et Urdax, le chef de la caravane, ils entreprennent de revenir à Libreville lorsque leur caravane est attaquée par un troupeau d'éléphants déchaînés. Seuls survivants, Max, John, Khamis et Llanga, jeune garçon rencontré en chemin, décident de rentrer à pied en traversant une impénétrable forêt tropicale encore inexplorée. Ils retrouvent l'équipement du docteur Johausen, disparu depuis quelques années alors qu'il étudiait les singes. Ils sont encore attaqués par des rhinocéros et des phacochères. Ils sont ensuite guidés jusqu'à un village situé à cent pieds dans les airs, sur la cime des arbres. Il est peuplé par les Wagdis, desquels on peut se demander si ce sont des singes supérieurs ou des hommes inférieurs...

Commentaire

Jules Verne y dénonçait déjà le massacre des éléphants pour leur ivoire. Raciste, il comparait l'intelligence d'un Noir adulte à celle d'un enfant blanc de six ans.
De manière ludique, il s'y interrogeait sur le fameux «chaînon manquant» entre le grand singe et l'être humain, qui seraient les Wagdis, le débat étant brûlant à l'époque depuis la parution des travaux où Darwin exposa sa théorie de l'évolution.
Le roman fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’, sous le titre, ‘’La grande forêt’’.
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‘’Les histoires de Jean-Marie Cabidoulin’’
(1901)

Roman

Au Havre, le baleinier ‘’Saint-Énoch’’, en partance pour la Nouvelle-Zélande et les îles Kouriles, attend désespérement de pouvoir quitter le port. En effet, il lui manque un médecin et un tonnelier. Le docteur Filhiol se présente au capitaine Bourcart, et lui propose d'embarquer comme tonnelier Maître Cabidoulin. Bourcart accepte malgré sa réticence, car Cabidoulin, qui est âgé de cinquante-deux ans, est hélas connu pour ses histoires de fantômes et de monstres marins, et passe pour un prophète de malheur. Le ‘’Saint-Énoch’’ prend enfin le large pour aller chasser la baleine. Le tonnelier indique : «On n’a jamais tout vu des choses de la mer, il en reste toujours à voir !», et il est obsédé par la crainte de rencontrer le fameux serpent de mer. Si la première campagne est un succès, la seconde tourne au drame, le bateau étant apparemment victime de la malédiction de Cabidoulin, même si, conclut le romancier, «il n’y a pas de certitude que les océans renferment de tels animaux. Aussi, en attendant que les ichtyologistes aient constaté leur existence et décidé en quelle famille, quel genre, quelle espèce, il conviendra de les classer, mieux vaut reléguer ce qu’on en rapporte au rang des légendes.»

Commentaire

Dans ce roman très instructif sur la vie des baleiniers à l'époque et très riche en termes techniques, dont le titre original fut ‘’Le serpent de mer’’, Jules Verne se souvenait de Jean-Marie Cabidoulin, le patron de l’estaminet qu’il fréquentait, enfant, à Nantes.
Le roman fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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‘’Les frères Kip’’
(1902)

Roman

Dans un bar de Dunedin (Nouvelle-Zélande), Vin Mod et Fling Balt complotent pour s'emparer d'un navire afin d'aller jouer les pirates. Alors que certains membres d'équipage ont déserté pour la soif de l'or qui règne à l'époque, ils font monter à bord du ‘’James-Cook’’ des marins peu recommandables. Mais leur projet est contrarié par la bonté du capitaine Gibson, de son fils, Nat, ainsi que celle de l'armateur Hawkins qui recueillent deux naufragés sur l'île de Norfolk, des Hollandais répondant aux noms de Karl et Pieter Kip. Cependant, les gredins parviennent à assassiner le capitaine Gibson et font accuser les frères Kip qui sont condamnés à mort. Ce n'est qu'à la lueur d'un fait nouveau qu’ils peuvent enfin retrouver leur liberté et leur honneur.

Commentaire

Avec ce roman, l’intrigue policière apparut dans l’œuvre de Jules Verne qui se serait inspiré de l'affaire des frères Rorique-Degraeve, saga judiciaire de la fin du XIXe siècle. L’action ressemble un peu à celle d’’’Un drame en Livonie’’, qui fut écrit à la même époque. On voit que, si l’écrivain peut faire de très longues descriptions géographiques, il peut aussi résumer très succinctement les phases d'action : c'est surtout le cas à la toute fin de la première partie, alors qu’il résume en moins d'une page la tentative de rébellion organisée par Fling Balt.
Le roman fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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En 1902, le cinéaste Georges Méliès tourna une adaptation de ‘’Voyage dans la Lune’’.
Au début de 1903, Jules Verne, ardent défenseur de l’espéranto, langue internationale alors toute jeune, à laquelle il s'était initiée, présida le groupe espérantiste d'Amiens, où il promit d'écrire un roman où il décrirait ses mérites. Mais il ne put achever son livre dont le brouillon fut repris par son fils, Michel, l'œuvre finale (‘’L'étonnante aventure de la mission Barsac’’) ne faisant toutefois pas allusion à l'espéranto !
Cette année-là, il fut atteint de cataracte. Il déclara : «Les mots s’en vont et les idées ne viennent plus.»
Gustave Le Rouge publia un hommage : ‘’Le sous-marin ‘’Jules Verne’’’’.
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‘’Un drame en Livonie’’
(1904)

Roman

En Livonie, un des pays Baltes, le professeur Dimitri Nicolef est accusé du meurtre de Poch, le caissier des frères Johausen, riches banquiers d'origine allemande qui détiennent une grosse créance sur lui. Toutes les apparences sont contre lui. Seuls ses amis et les membres de sa famille doutent de sa culpabilité. Ce qui n'arrange rien, les frères Johausen sont les ennemis politiques de Nicolef, lequel est retrouvé mort à la suite de ce qui semble être un suicide, ce qui constitue un aveu. Or, quelque temps après, le véritable meurtrier, mourant, avoue ses crimes : les meurtres du caissier Poch et de Nicolef.

Commentaire

Ce livre fut écrit en 1893, pendant l’affaire Dreyfus, mais fut revu en 1903 et ne fut publié qu'en 1904, dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
D'après Jean Jules-Verne, «ce récit comporte une autre démonstration : celle de l'acharnement mis par un clan politique à perdre ses adversaires».
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Jules Verne donna une suite aux aventures de Robur le conquérant dans :
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‘’Maître du monde’’
(1904)

Roman

Le Great Eyry n'est qu'un médiocre sommet de la chaîne des Appalaches. Ce n'est pas un volcan. Pourtant il commence à émettre des grondements et des flammes. Le policier John Strock ne peut expliquer ce phénomène, pas plus que les apparitions d'un mystérieux véhicule, aussi perfectionné qu'insaisissable, qui sème la terreur aux États-Unis. Les gouvernements offrent des fortunes à l'inventeur inconnu de cette fantastique machine. Mais il rejette ces propositions dans une lettre méprisante, signée «Maître du monde» (chapitres 1-9).
Voulant surprendre l'énigmatique personnage, Strock réussit à monter à bord, mais s’y trouve prisonnier. L’appareil, qui s’appelle ‘’L’épouvante’’, est l’oeuvre du fameux Robur, déjà célèbre en Amérique, qui s'en sert pour prouver à tous la supériorité de son génie. De fait, c’est une arme de conquête absolue : son ‘’Épouvante’’ peut être une automobile roulant à la vitesse phénoménale de deux cent soixante kilomètres à l’heure, un navire si rapide qu’il distance les engins de guerre les plus véloces, un sous-marin fendant les profondeurs abyssales, un avion aux immenses ailes articulées battant l’air comme celles d’un oiseau (les chutes du Niagara lui servent de piste d’envol), disposant dans les entrailles creuses du Great Eyry d'une base inexpugnable. Refusant les nombreuses propositions des diverses nations qui prétendent lui acheter cet appareil sans égal, Robur répond : «Cette invention ne sera ni française, ni autrichienne, ni russe, ni anglaise, ni américaine. L’appareil restera ma propriété, et j’en ferai l’usage qui me conviendra. Avec lui, j’ai tout pouvoir sur le monde entier et il n’est pas de puissance humaine qui soit en mesure de lui résister dans n’importe quelle circonstance.» Et il signe de nouveau : «Maître du monde». John Strock tente de le ramener à la raison. Mais il est si orgueilleux que sa folie le conduit à la catastrophe : il décide de voler au milieu d'une terrible tempête, provoquant ainsi son irrémédiable chute : «L’aviateur filait entre mille éclairs, au milieu des fracas du tonnerre, en plein ciel embrasé. [...] Robur n'avait rien changé à son attitude. La barre d'une main, la manette du régulateur de l'autre, les ailes battant à se rompre, il poussait l'appareil au plus fort de I'orage, là où les décharges électriques s'échangeaient le plus violemment d'un nuage à l'autre. [...] Soudain, l'’’Épouvante’’ trembla, comme frappée d'une violente secousse électrique. Toute sa charpente tressaillit ainsi que tressaille la charpente humaine sous les décharges du fluide. L’appareil, atteint au milieu de son armature, se disloqua de toutes parts. L’’Épouvante’’ venait d'être foudroyée, coup sur coup, et ses ailes rompues, ses turbines brisées, elle tomba d'une hauteur de plus de mille pieds dans les profondeurs du golfe !» John Strock est le seul survivant du désastre (chapitres 10-28).

Commentaire

Dans ce roman tragique et désenchanté, qui devait à l'origine s'intituler ‘’Maître après Dieu’’, puis ‘’Avatars d'un policeman américain’’, Robur, qui y a un rôle somme toute secondaire, n'apparaissant en fait que dans les derniers chapitres pour donner la clé de l'énigme, lance un nouveau défi au monde par le moyen de sa nouvelle invention révolutionnaire. Il veut utiliser la technique pour imposer une dictature mondiale, dans un monde que Jules Verne voyait déjà mondialisé en 1902. Il définit par sa voix la morale de l’imagination créatrice : «J’emporte mon secret avec moi. Mais il ne sera pas perdu pour l’humanité. Il lui appartiendra le jour où elle sera assez instruite pour en tirer profit et assez sage pour ne pas en abuser.»
Par son ambition démesurée, son attitude de rebelle et son destin, Robur n’est pas sans rappeler la figure du capitaine Nemo. Ce que fut ce dernier aux fonds sous-marins, à bord de son ‘’Nautilus’’, Robur l'est à la conquête du ciel, à bord de l'’’Albatros’’ puis de l'’’Épouvante’’. Mais si, à la fin de ‘’L'île mystérieuse'’, Nemo devient une sorte de divinité bienveillante, le Robur de ‘’Maître du monde’’ est un dangereux mégalomane doublé d'un paranoïaque qui veut imposer son pouvoir à toute la Terre. Si Nemo est un «archange de la haine», Robur est Satan en personne. Trente ans séparent la publication de ‘’L'île mystérieuse’’ (1874-1.875) de celle de ‘’Maître du monde’’ (1904). Entre les deux, Jules Verne avait vieilli, il était devenu pessimiste, désenchanté, presque aigri, et il se plut à souligner davantage les méfaits et les excès de la science plutôt que ses bienfaits. «Qu'est-ce que la science sans conscience?» semblait-il s'interroger. Aussi aucun élément d'humour ne vient-il pimenter le livre.
Il fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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Jules Verne sentant sa fin venir confia : «Le grand regret de ma vie est que je n’ai jamais compté dans la littérature française.» Malade du diabète, il fut victime d’une crise et s’éteignit le 24 mars 1905 à Amiens dans sa maison du 44, boulevard Longueville, aujourd’hui boulevard Jules-Verne. Il fut inhumé au cimetière de La Madeleine à Amiens. De ses fidèles gravèrent sur sa tombe cette belle épitaphe : «Vers l'immortalité et l'éternelle jeunesse».
Il avait travaillé quarante ans à ses “Voyages extraordinaires” qui comptaient cinquante-quatre volumes. Comme il avait pris de l'avance dans sa création et mis de côté une douzaine d'oeuvres achevées et prêtes à paraître, elles furent publiées par son fils, qui, cependant, prit la responsabilité de remanier certains manuscrits, rayant des pages entières, ajoutant des chapitres, inventant de nouveaux personnages en particulier comiques, multipliant les discussions politiques, apportant des explications scientifiques, d'heureuses conclusions, les édulcorant ainsi sérieusement, les dénaturant, osant même, avec une malhonnêteté invraisemblable, publier deux des siens (dont ‘’L'agence Thompson and Co.’’ [1907]), sous le nom de son père. Il fut encouragé en cela par le fils de Pierre-Jules Hetzel, qui était soucieux de commercialiser des versions très grand public. Tout l'espoir de Jules Verne d'être apprécié dans sa vérité après sa mort fut donc floué.
C’est ainsi que parurent :
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‘’L’invasion de la mer’’
(posthume, 1905)

Roman

L’ingénieur Roudaire est chargé de provoquer une inondation en plein Sahara afin d’y créer une mer intérieure, malgré l’hostilité des Touaregs qui refusent de voir noyer leurs territoires de razzias. Capturés par les tribus rebelles, qui ont comblé une partie du canal faisant communiquer les dépressions des chotts algéro-tunisiens avec le golfe de Gabès, l’ingénieur et ses compagnons parviennent à prendre la fuite, et entament une longue marche dans le désert. Mais un séisme provoque la rupture du seuil de Gabès, et le désert se trouve inondé par un gigantesque mascaret, au milieu duquel les hommes restent isolés sur une langue de sable, tels des Robinsons, avant d’être secourus par un navire qui s’est aventuré sur cette nouvelle mer saharienne.

Commentaire

Cette nouvelle robinsonnade, qui porta d’abord le titre ‘’Mer saharienne’’ qui fut refusé par Hetzel, fut inspirée d'un fait authentique puisque le capitaine Roudaire avait vraiment eu l'intention de créer une mer saharienne avec l'aide de M. de Lesseps.
Le roman fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
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‘’Le phare du bout du monde’’
(posthume, 1905)

Roman

En 1859-1860, à l'extrême sud de la Terre de Feu, les anciens marins Vasquez, Felipe et Moriz sont amenés, pour veiller à son fonctionnement, au phare de l'île des États qui y a été construit afin d'éviter un naufrage aux navires qui passent par là et d'ouvrir la route du détroit de Lemaire. Hélas, dans cette terre isolée de tout, inhabitée et inhospitalière, sévit une bande de pirates sans scrupules, menés par Kongre et son bras-droit, Carcante : ils attirent les bateaux vers les rochers pour qu’ils s’y fracassent et qu’ils puissent les piller. Ils assassinent deux des gardiens. Le troisième, le vieux Vasquez, s'enfuit et se cache, surveillant les pirates qui n'attendent qu'un bon bateau pour quitter l'île avec leurs richesses, gagner les îles du Pacifique et y semer la terreur. Ils trouvent finalement une goèlette, le ‘’Century’’, que leur a amenée une violente tempête. Mais c'est sans compter Vasquez et le second du ‘’Century’’, l’Américain John Davis, qui vont tout faire pour les retenir jusqu'à l'arrivée de la relève avec le navire de guerre, le ‘’Santa F钒.

Commentaire

Cette tragique histoire marque bien la dépression, causée par son état de santé, dont souffrait Jules Verne. Il omit d'inclure les scènes amusantes dont il avait l'habitude. Il commit aussi cette bourde : les Brésiliens y parlent l'espagnol !
Le roman, après avoir, comme pour les autres oeuvres posthumes de Jules Verne, subi plusieurs modifications apportées par Michel Verne, fut d’abord publié dans le ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’. La version originale fut publiée en 1999.
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‘’Le volcan d’or’’
(posthume, 1906)

Roman

Deux Montréalais, Summy Skin et son cousin, Ben Raddle, dont l’un dirige une étude juridique, ont, en pleine période de la ruée vers l'or, hérité de leur oncle, Josias Lacoste, d’un terrain, le «claim» 129, sur les rives du Klondike. Après avoir traversé le Canada et atteint Dawson-City, ils trouvent au Klondike des trappeurs, prospecteurs et bandits qui meurent de froid, de maladie ou lors d'affrontement pour quelques pépites. Ils exploitent le «claim», mais, à la suite d'un tremblement de terre, il est englouti sous les eaux et devient inexploitable. Ils doivent passer le glacial hiver à Dawson-City. Jacques Laurier, un Français, est retrouvé mourant par Summy Skim. Avant de mourir, il confie à Ben Raddle un secret : il a trouvé un volcan rempli d'or, le Golden Mount, où il suffit de se pencher pour ramasser les pépites. Ben et Summy partent à sa recherche, le trouvent, creusent dans son flanc un canal. Mais, de ce fait, à l'exact moment où ils sont résolus à en venir aux mains (et aux armes) avec des prospecteurs rivaux, les Américains Hunter et Malone, ils provoquent l'explosion du volcan qui vomit de l’or en fusion en plein océan Arctique, au grand désespoir des prospecteurs. N’en subsiste que le rêve. Aussi reviennent-ils de leur expédition sans une once d'or. Et Ben allait ressentir à jamais une certaine amertume, car celui qui est touché par la fièvre de l'or ne s'en remet jamais tout à fait. L’auteur conclut : «Après tout, quand on a eu un volcan dans sa vie, il vous en reste toujours quelque chose.»

Commentaire

Le roman fut rédigé en 1899, soit peu de temps après qu’en 1896, la découverte des gisements d’or de la rivière Klondike, au Yukon, ait attiré des prospecteurs espérant faire fortune.
Sans avoir l'art de Jack London pour décrire la beauté et la rudesse du Grand Nord, Jules Verne réussit à faire ressentir l’attrait qu’exercent ces grands espaces. Il exprima sa fascination pour les grands phénomènes naturels, deux cataclysmes réduisant à néant les espoirs des deux cousins au moment où ils sont victimes de la corruption que l'or peut produire, comme si la nature s'érigeait en arbitre et décidait de renvoyer les protagonistes chez eux, punissant les méchants et chassant les innocents. Il décrivit des attaques d'ours, des chasses à l'orignal (nom québécois de l’élan d’Amérique) ; il montra comment on peut survivre aux tempêtes de neige ou à la traversée de la passe de Chilkoot où «il n'était pas rare d'apercevoir quelque pauvre émigrant, tué par le froid et la fatigue, abandonné sous les arbres...».
S’il s’intéressa aux méthodes des prospecteurs et aux rudes conditions de vie des mineurs, il n'appréciait pas la soif de l'or, citant Virgile : «auri sacra fames» («exécrable faim de l'or»), croyant qu’elle est à l'origine d'un recul de la civilisation, thèse qu’il évoqua d’ailleurs dans d'autres romans comme ‘’En Magellanie’’, ‘’La chasse au météore’’ et ‘’Seconde patrie’’. Il mettait d’autant plus en garde contre la fièvre de l'or qui s’empara des spéculateurs que son propre fils y avait succombé. Skim déclare : «Ben n’a pas échappé à l’épidémie régnante, et fasse Dieu que je ne sois pas pris à mon tour […] Quelle fièvre que cette fièvre de l’or qui a fait déjà et qui fera encore tant de victimes […] Je vois qu’on n’en guérit pas, même après fortune faite.»
N’échappent à son pessimiste sur la nature humaine que les deux religieuses qui se dévouent à l'hôpital de Dawson-City. Il est fort probable qu’il n'eût pu de son vivant publier cette œuvre qui s’éloignait trop de ce que le public attendait de lui.
On remarque la liaison qu’il établit avec ‘’Famille sans nom’’. En effet, Skim dirige «la meilleure étude de la ville», celle-là même qui, soixante ans auparavant, avait pour titulaire le fameux Nick Sagamore «si patriotiquement mêlé à la terrible affaire Morgaz dont le retentissement fut très considérable vers 1837.» Mais il est tout à fait improbable qu’il y ait pu y avoir un lien de parenté entre le francophone Lacoste et les anglophones Skin et Raddle !
Pour une rare fois, il ne donna pas le beau rôle à des Américains.
Le roman, qui avait été écrit en 1900, fut remanié par Michel Verne : les deux religieuses devinrent deux cousines prospectrices, tout, bien évidemment, se terminant par un double mariage ; un personnage plus léger, le serviteur des cousines, fut introduit ; par contre, l'Indien expert et taciturne Néluto, davantage caricaturé, perdit de sa dignité ; enfin, entorse plus grave au message de Jules Verne, les héros ne revinrent pas de ce périple les mains complètement vides. Cette version fut publiée en 1906 dans le dernier numéro du ‘’Magasin d’éducation et de récréation’’.
Il est heureux qu’ait été retrouvé un manuscrit original de l'œuvre de Jules Verne quasiment achevée. Il fut édité en 1989 par la Société Jules-Verne.
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“La chasse au météore”
(posthume, 1908)

Roman

Un météore en orbite autour de la Terre et s'en approchant est découvert simultanément par deux astronomes amateurs de Whaston, une ville de Virginie. Sydney Hudelson et Dean Forsyth. Leur rivalité pour s'approprier la découverte cause bien du souci à leurs familles, plus particulièrement à Francis Gordon, le neveu de Forsyth, et à Jenny Hudelson, la fille de Sydney, qui désirent se marier. Leur rivalité s'intensifie quand l'Observatoire de Paris révèle que le noyau du météore est composé d'or pur. L'annonce de cette découverte perturbe l'économie mondiale, et la guerre menace. Le savant français Zéphyrin Xirdal, financé par son parrain, le banquier Lecoeur, décide, grâce à un générateur de «courant neutre hélicoïdal» et à un rayon «supergravitationnel», dont il est I'inventeur, d’attirer le météore vers la Terre, plus précisément dans l'île d'Upernavik, au Groenland, achetée par Lecoeur. L’imminence de l'approche du précieux astéroïde provoque des tensions internationales et une chute du cours des mines d'or, dont le banquier opportuniste s'empresse de racheter les actions. Ulcéré par cette convoitise, Xirdal utilise son appareil pour pousser le météore d'or dans la mer, où il se désagrège instantanément en y tombant incandescent, au nez des marines de guerre accourues à la curée ! Tout rentre enfin dans I'ordre, le savant peut retourner à ses inventions, et le banquier, en revendant ses actions désormais à la hausse, réalise un confortable profit.

Commentaire

Comme souvent chez Jules Verne, I'idée première du roman lui est venue d'un fait divers, publié dans le journal ‘’Le matin’’ du 27 mai 1901 : «Somme, Picquigny. Vendredi soir, à la nuit tombante, un bolide d'une merveilleuse grosseur a traversé les airs au nord de Picquigny, avec une rapidité vertigineuse. La sphère flamboyante, parcelle de monde disparu, a ensuite éclaté en un jaillissement d'étincelles dont nos plus beaux feux d'artifice ne sauraient même nous donner un avant-goût. Quand la nature se mêle de faire concurrence à nos artificiers, elle la leur fait redoutable.» Il entama l'écriture de son roman précisément le 27 mai 1901, en lui donnant comme premier titre ‘’Le bolide’’ ! Il le termina, comme l'attestent ses notes, le 15 décembre 1901.
Le mariage, un thème cher à Jules Verne, occupe une place importante dans ce roman. Outre le mariage compromis du neveu de Forsyth et de la fille de Hudelson, nous assistons au mariage, au divorce et au remariage de Seth Stanfort et Arcadia Walker.
Du fait du générateur de «courant neutre hélicoïdal» et du rayon «supergravitationnel», une sorte de «laser», le roman serait le seul véritable roman de science-fiction de Jules Verne. Les théories scientifiques de Zéphyrin Xirdal, loin d'être aussi loufoques qu'on pourrait le penser, s'accordent parfaitement avec les conceptions inédites de savants d'avant-garde de l’époque, comme Henri Becquerel, Pierre et Marie Curie, surtout Albert Einstein (qui allait publier en 1905 ‘’Mémoire sur l'équivalence de la masse et de l’énergie’’). On peut s'en rendre compte dans I'extrait suivant, qui rompt diamétralement avec la vision scientiste et matérialiste du XIXe siècle pour exprimer de manière prophétique les théories les plus avancées de la physique moderne : «Pour Zêphyrin Xirdal, la matière n'est qu'une apparence ; elle n'a pas d'existence réelle. Il prétend le prouver par I'incapacité où I'on est d'imaginer sa constitution intime. Qu'on la décompose en molécules, atomes, particules, il restera toujours une dernière fraction pour laquelle le problème se reposera intégralement, et ce sera éternellement à recommencer, jusqu'au moment où I'on admettra un principe premier qui ne sera pas de la matière. Ce premier principe immatériel, c'est l'énergie. Qu'est-ce que l'énergie? Zéphyrin Xirdal confesse n'en rien savoir. L'homme n'étant en relation avec le monde extérieur que par ses sens, et les sens de I'homme étant exclusivement sensibles aux excitations d'ordre matériel, tout ce qui n'est pas matière reste ignoré de lui. S'il peut, par un effort de la raison pure, admettre I'existence d'un monde immatériel, il est dans I'impossibilité d'en concevoir la nature, faute de termes de comparaison. Et il en sera ainsi tant que l'humanité n'aura pas acquis de sens nouveaux, ce qui n'est pas absurde a priori. Quoi qu'il en soit à cet égard, l'énergie, d'après Zéphyrin Xirdal, remplit I'univers et oscille éternellement entre deux limites : l'équilibre absolu, qui ne peut être obtenu que par sa répartition uniforme dans I'espace, et la concentration absolue en un seul point, qu'entourerait dans ce cas un vide parfait. L'espace étant infini, ces deux limites sont également inaccessibles. Il en résulte que l'énergie immanente est dans un état de perpétuel cinématisme. Les corps matériels absorbant sans cesse l'énergie, et cette concentration provoquant forcément ailleurs un néant relatif, la matière rayonne, d'autre part, dans I'espace l'énergie qu'elle retient prisonnière. Donc, en opposition avec I'axiome classique ‘’Rien ne se perd, rien ne se crée’’, Zéphyrin Xirdal proclame que ‘’Tout se perd et tout se crée’’. La substance, éternellement détruite, se recompose éternellement. Chacun de ses changements d'état s'accompagne d'un rayonnement d'énergie et d'une destruction de substance correspondante. Si cette destruction ne peut être constatée par nos instruments, c'est qu'ils sont trop imparfaits, une énorme quantité d'énergie étant enclose dans une parcelle impondérable de matière, ce qui explique, pour Zéphyrin Xirdal, que les astres soient séparés par des distances prodigieuses comparativement à leur médiocre grandeur. Cette destruction non constatée n'en existe pas moins. Son, chaleur, électricité, lumière en sont la preuve indirecte. Ces phénomènes sont de la matière rayonnée, et par eux se manifeste l'énergie libérée, quoique sous une forme encore grossière et semi-matérielle. L’énergie pure, sublimée en quelque sorte, ne peut exister qu'au-delà des confins des mondes matériels. Elle enveloppe ces mondes d'une dynamo-sphère dans un état de tension directement proportionnelle à leur masse et d'autant moindre que I'on s'éloigne de leur surface. La manifestation de cette énergie et de sa tendance à une condensation toujours plus grande, c'est l'attraction. Telle est la théorie que Zéphyrin Xirdal exposa à M. Lecoeur un peu ahuri. Reconnaissons qu'on le serait à moins.»
Jules Verne dénonça l'orgueil, la cupidité, la fièvre de l'or (comme il l’avait déjà fait dans ‘’Le Volcan d'or’’ et allait le faire encore dans ‘’En Magellanie’’), le capitalisme, critique que n'aurait pas permise Hetzel. De plus, il s'y critiqua lui-même, se qualifiant d'écrivain français ayant un peu trop d'imagination peut-être. Il y commit des erreurs, oubliant de changer de saison...
Le roman fut modifié par Michel Verne et publié en 1908, après la mort de son père. La version originale parut en 1986.
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‘’Les naufragés du ‘’Jonathan’’’’
(posthume, 1909)

Roman

Un prince européen, anarchiste et misanthrope, décide d’aller vivre en solitaire sur l'île Hoste, près du Cap Horn, pour mettre ses connaissances au service des Indiens qui le surnomment le «Kaw-Djer» («le bienfaiteur»). Mais, un jour, le ‘’Jonathan’’, un navire ayant à son bord un millier d’immigrants provenant d'Europe, d'Amérique du Nord et du Japon, fait naufrage, et le «Kaw-Djer» les sauve. Ils s'installent sur l’île et le reconnaissent comme leur chef. Contre son gré, il donne des ordres, édicte des lois, construit une prison, etc.. Lorsqu'on trouve de l'or dans l'île, il en devine tout de suite les funestes conséquences, car si, la plupart des naufragés sont d’honnêtes travailleurs, il y a aussi des aventuriers et deux théoriciens politiques opposés : le Français Ferdinand Beauval, qui, paresseux et incapable, semble incarner le socialisme, tandis que le communisme l’est par un fauteur de troubles, l'Américain Lewis Dorick. On trouve aussi deux mousses respectivement nommés Dick et Sand. À la fin, ayant formé avec succès l’orphelin Dick pour qu’il soit son successeur, le «Kaw-Djer» choisit de s'isoler sur l'île Horn, où il a enfin réussi à faire bâtir un phare.

Commentaire

Jules Verne, qui avait écrit ce roman en 1897, en l’intitulant ‘’En Magellanie’’, manifestait sa crainte de voir évoluer la civilisation vers le collectivisme tyrannique. C’était un tel credo anarchiste (défiance et mépris des partis politiques, incapacité pour I'être humain de parvenir à se réaliser au sein de la société), le mystérieux personnage qu’est le «Kaw-Djer» offrant quelques ressemblances avec le capitaine Nemo, que la publication en feuilleton dut être interrompue. Il y avait aussi deux prêtres qui réussissaient à convaincre le héros du livre de se convertir au christianisme.
Les noms Dick et Sand étaient un clin d’œil manifeste à Dick Sand, le jeune héros d’’’Un capitaine de quinze ans’’.
À la demande de l'éditeur Hetzel, Michel Verne modifia le texte, changea le titre, raya des pages entières, ajouta vingt-cinq chapitres, inventa de nouveaux personnages, détourna le sens en rendant sympathiques les chercheurs d'or et en laissant à l'île Hoste le bénéfice d'une mine d'or productive.
Le livre n'eut guère de succès. Les lecteurs ne reconnurent pas le style de Jules Verne et soupçonnèrent la mystification.
La version originale fut publiée sous le titre ‘’En Magellanie’’.
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‘’Le secret de Wilhelm Storitz’’
(posthume, 1910)

Roman

En 1757, à Ragz (Hongrie), le narrateur, le Français Henri Vidal, ingénieur de la Compagnie des chemins de fer du Nord, vient assister au mariage de son frère, Marc, un artiste peintre, avec la jolie Myra Roderich. Mais la fête est troublée par l'Allemand Wilhelm Storitz, qui est bien décidé à se venger d'avoir été éconduit. Or son père, Otto Storitz, qui fut l’auteur de travaux géniaux sur les rayons X, lui a légué le secret de l'invisibilité. Diabolique et fielleux, il profite de ce pouvoir pour faire peur à la crédule et superstitieuse population hongroise : il déchire l'avis de mariage, vole la couronne nuptiale et, surtout, rend Myra invisible. Il meurt sans avoir dévoilé le secret. Comment donc rendre Myra de nouveau visible?

Commentaire

Jules Verne fut sans doute inspiré par la lecture, en 1897, d'un compte rendu du roman de Herbert George Wells, ‘’L'homme invisible’’. Si le sujet est le même, le traitement en est différent. Alors que Wells s'attacha à décrire son héros de l'extérieur, à montrer tous les inconvénients que procure l'invisibilité, Jules Verne (qui avait déjà traité le thème de l'invisibilité dans ‘’Le château des Carpathes’’) présenta le point de vue des victimes soumises à une vengeance implacable et mystérieuse, ce qui ajoute à l'œuvre une tension supplémentaire. Le narrateur présente une vision subjective des événements et peut ainsi nous faire partager son inquiétude, sa colère, son désarroi et l'affolement de tous. Cette histoire de passion, de vengeance, gagne alors en suspense ce qu'elle perd en réalisme et en logique. L’auteur la décrivit comme «du pur Hoffmann, et Hoffmann n'aurait pas osé aller si loin». La fin est très mélancolique, puisqu’on ne voit plus réellement Myra qu'à travers le portrait peint par son fiancé. Cette fin est même terrible puisque Storitz, mort, la possède à jamais.
Fidèle à la ligne directrice des ‘’Voyages extraordinaires’’, Jules Verne faisait découvrir la Hongrie, son histoire et ses monuments. À travers son porte-parole, il exprima son respect pour la nation hongroise et son mépris pour les Prussiens, son attitude étant celle de nombreux Français de cette époque où la France et la Hongrie maintenaient des liens très forts tandis que le ressentiment envers l'Allemagne (qui s'était emparé de l'Alsace-Lorraine) était intense : «C'est un Allemand? repris-je. - À n'en point douter, monsieur Vidal, et je pense même qu'il l'est deux fois, car il doit être Prussien. - Eh ! C'est déjà trop d'une !, m'écriai-je.»
Ce roman dont un premier jet fut rédigé entre avril et juin 1898, qui fut repris vers 1901, ne fut toutefois remis à l'éditeur Hetzel que le 5 mars 1905, soit dix-neuf jours avant la mort de l'écrivain. Il fut publié en 1910 dans une version remaniée par Michel Verne qui, à la demande de l’éditeur, en trahit l'esprit en réduisant de façon considérable son aspect fantastique (puisqu’il fait réapparaître Myra Roderich, à la suite de son accouchement), en plaçant l’action au XVIIIe siècle. Une version du manuscrit original fut retrouvée en 1977 et publiée en 1985 ; on y constate que des pages entières furent biffées ; qu’un nouveau texte fut inscrit en marge, d'une écriture assez ferme ; que, malgré les ratures, ajouts et corrections, ce manuscrit contient moins que d'autres les habituelles rayures, faites à tort ou oubliées, dues à la mauvaise vue de l'auteur à la fin de sa vie.
Ce roman a été porté à l'écran en 1967 par Claude Santelli, dans le cadre de l'émission de télévision ‘’Le théâtre de la jeunesse’’, avec Jean-Claude Drouot, Michel Vitold, Bernard Verley ; y furent introduites certaines scènes du ‘’Château des Carpathes’’.
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‘’Hier et demain’’
(posthume, 1910)

Recueil de nouvelles
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‘’Les aventures de la famille Raton’’

Nouvelle

Les rats de la famille Rato, grâce à la fée Firmena, finissent par devenir humains, après avoir traversé toutes les étapes de l'échelle de la création. La fille, Ratine, est amoureuse de Ratin, un autre rat devenu humain. Ils auraient pu être heureux s'il n'y avait pas eu le prince Kissador et l'ignoble Gardafour. D’autres rats, étant condamnés par un enchanteur, demeurent des bêtes.

Commentaire

Dans ce conte de fées pour jeunes enfants, nouvelle qui est très peu connue, qui fut écrite par Jules Verne dans un genre qui ne lui était pas habituel, tous les animaux finissent par devenir humains.
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‘’Monsieur Ré-dièse et mademoiselle Mi-bémol’’
(voir plus haut)
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‘’La destinée de Jean Morénas’’

Nouvelle

Jean Morénas vit avec son frère aîné, Pierre, sa mère, son oncle et la fille de celui-ci, Marguerite, qu'il aime. Un jour, il disparaît, et toute la famille en est très triste. Cinq ans plus tard, un matin, l'oncle est trouvé mort, étranglé, mais mal. Il avait dû s'évanouir et après reprendre assez de force pour indiquer, sur un morceau de papier, que c'était son neveu qui l'avait tué. Jean a beau nier, il est condamné à vingt ans de galères. Alors qu’il a purgé la moitié de sa peine, un riche négociant de Marseille, M. Bernardon, vient au bagne lui proposer de l'aider à s'évader. Jean accepte et réussit. M. Bernardon lui conseille de s'embarquer pour le Chili. Mais il veut d'abord revoir son pays, la tombe de sa mère, sa cousine, Marguerite. Quand il arrive dans la maison de celle-ci, où il sait entrer par un passage secret, il assiste à une terrible scène : il voit M. Bernardon étrangler un homme. Et, dans M. Bernardon, il reconnaît son frère, Pierre, qui s'enfuit. Du premier étage descendent une femme et deux enfants ; il reconnaît Marguerite. On trouve le mort, beaucoup de monde accourt. Jean ne sait que faire. Il comprend, que son frère avait tué leur oncle. D'un côté, il est heureux de constater que maintenant les injustices que son frère lui avait fait subir étaient vengées, mais il comprend que, si lui aussi se retrouve au bagne, ce serait une catastrophe pour Marguerite. Il décide de se livrer pour innocenter son frère. Quand on l'entraîne, il rêve d'une image de jeune femme, celle qu'il aime toujours, dont il veut à tout prix qu'elle soit heureuse.

Commentaire

La nouvelle, alors intitulée ‘’Pierre-Jean’’, datait de la jeunesse de Jules Verne. Il y racontait l'évasion de Pierre-Jean, aidé par le fils d'une vieille femme qu'il avait lui-même aidée quelques années auparavant. Il en profitait pour souligner les problèmes du système carcéral d'alors.
La nouvelle fut modifiée par Michel Verne, à la demande de l'éditeur Hetzel et publiée sous un autre titre, peut-être pour éviter la confusion avec le roman de Maupassant, ‘’Pierre et Jean’’ (1888).
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‘’Le humbug’’

Nouvelle

Hopkins, un homme d'affaires américain, fonde, près d'Albany, une entreprise colossale qui est une sorte d'exposition universelle. Le gigantesque chantier est arrêté par la découverte d'un squelette géant, lequel attire de très nombreux curieux, prêts à payer pour avoir un souvenir.

Commentaire

«Humbug» est un mot anglais qui signifie «canular», «fumisterie», «mystification».
Hopkins rappelle Barnum par son art d'exploiter des curiosités plus souvent fabriquées qu'authentiques, par le détournement du discours scientifique, l'utilisation du «puff», de la réclame. Jules Verne écrivit la nouvelle après son séjour aux États-Unis en 1867, alors que les restes d’un mammouth avaient été trouvés en 1866 près d'Albany. Mais, en 1869, survint l'affaire du géant de Cardiff, la «découverte» d’un faux fossile, ce qui explique peut-être qu’il ait renoncé à la publier.
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‘’La journée d’un journaliste américain en 2889’’

Nouvelle

En 2889, aux Étas-Unis, pays devenu la puissance mondiale, l’Angleterre étant même une colonie américaine, des tubes pneumatiques sont jetés à travers les océans, et on y transporte des voyageurs à 1 500 km/h. ; on dispose du téléphone, de la télévision et du téléphote (la visioconférence), de la photographie en couleur, des ordinateurs, des avions long courriers ; l’espérance de vie est passée de trente-sept à soixante-huit ans ; on prépare des aliments aseptiques qui sont envoyés à domicile ; on projette des publicités sur les nuages ; on reçoit des phototélégrammes en provenance des populations de Mars, Mercure, Vénus ; on résout des équations mathématiques du 95e degré ; on perçoit un espace à vingt-quatre dimensions ; on a créé un télescope de 3 km de diamètre ; on étudie les éléments d’une nouvelle planète ; on fabrique des obus asphyxiants envoyés à 100 km ; apparaît la possibilité d’une guerre bactériologique avec des projectiles chargés des microbes de la peste, du choléra, de la fièvre jaune ; on obtient des étincelles électriques longues de vingt lieues ; en Chine, les naissances sont régulées ; un aéro-car vole dans l’espace à 600 km/h ; on a réalisé la cryogénisation ; on a fabriqué un appareil totalisateur permettant d’effectuer des comptes mirifiques.

Commentaire

Il y a plusieurs rapprochements à faire avec ‘’Paris au XXe siècle’’.
Le texte fut commandé à Michel par Jules Verne qui l’a révisé.
La nouvelle parut pour la première fois en langue anglaise, en février 1889, dans la revue américaine ‘’The forum’’, sous le titre ‘’In the year 2889’’.
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“L'éternel Adam”

Nouvelle de 6 pages

Des milliers d’années dans l’avenir, Sofr-Aï-Sr, un «zartog» (docteur) vivant dans l'«Empire-des-Quatre-Mers», découvre dans un chantier un étrange manuscrit qu'il parvient à déchiffrer : il s'agit du récit d'un Français ayant vécu au début du XXIe siècle, rescapé avec une poignée de survivants d'un déluge ayant submergé la Terre. Après plusieurs mois d'errance, ils se sont installés sur un nouveau continent surgi des eaux, qui se révèle être I'Atlantide, continent mythique qui aurait lui-même disparu vingt mille ans auparavant. Ils ont dû s’y consacrer uniquement à leur survie, tels de nouveaux Robinsons, se contentant de chasser pour se nourrir et de dormir. Progressivement, ils ont oublié leurs connaissances, se sont mis à vivre nus et à retomber dans un état primitif. Le narrateur a d'abord rédigé son récit avant de l’enfouir dans le sol, afin de fournir un témoignage aux générations futures. Sofr réalise alors que ces êtres redevenus sauvages sont ses lointains ancêtres d'il y a quarante mille ans ! Le monde nouveau auquel il appartient n’a pas encore réussi à atteindre le même niveau de civilisation que celui où vécut le narrateur, au XXIe siècle. Il y parviendra certainement un jour, mais ce sera sans doute pour périr à nouveau dans un nouveau cataclysme universel ! «Mais le jour viendrait-il jamais où serait satisfait l’insatiable désir de I'homme? Le jour viendrait-il jamais où celui-ci, ayant achevé de gravir la pente, pourrait se reposer sur le sommet enfin conquis?...Ainsi songeait le zartog Sofr, penché sur le manuscrit vénérable. Par ce récit d'outre-tombe, il imaginait le drame terrible qui se déroule perpétuellement dans I'univers, et son coeur était plein de pitié. Tout saignant des maux innombrables dont ce qui vécut avait souffert avant lui, pliant sous le poids de ces vains efforts accumulés dans l’infini des temps, le zartog Sofr-Aï-Sr acquérait, lentement, douloureusement, I'intime conviction de l'éternelle recommencement des choses.»

Commentaire

La nouvelle, qui fut d’abord intitulée ‘’Edom’’, qui illustre de la manière la plus dense le talent de prosateur et de visionnaire de Jules Verne, est une méditation d'une lucidité désenchantée sur la destruction cyclique des civilisations, fut un testament dans lequel il tenta de nous avertir que la nôtre, comme beaucoup d'autres, peut être mortelle, apportait une conclusion pessimiste à la vaste saga des ‘’Voyages extraordinaires’’.
Mais elle fut en grande partie remaniée par Michel Verne.
Elle figura dans l'anthologie “La France fantastique”.
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“L'étonnnante aventure de la mission Barsac”
(posthume, 1914)

Roman

Tout commence par le cambriolage plus qu'audacieux de la ‘’Central Bank’’ de Londres. Le directeur, Lewis-Robert Buxton, se serait enfui avec le magot. Cette terrible nouvelle vient s'ajouter à l'annonce de la mort du capitaine Georges Buxton, qui était accusé de crimes qu'il aurait commis dans la région de la boucle du Niger. Devant l'effondrement psychologique de son père, Lord Glénor, la jeune, séduisante, intelligente et décidée Jane Buxton, sous le pseudonyme de Jane Mornas, part en Afrique pour prouver que son frère n'est pas un assassin et un traître. Elle part avec son neveu qui est bien plus âgé qu'elle, Agénor de Saint-Bérain, un homme distrait, passionné de pêche à la ligne. Sur place, elle croise le chemin d’une commission parlementaire française, dirigée par le député Barsac, homme politique, idéaliste, aux discours pompeux, voire un peu soporifiques, qui est chargé par le gouvernement français d'un voyage d'étude au Congo afin de déterminer s'il est possible d'accorder le droit de vote à la population de la colonie et lui permettre d’être représentée au parlement par un sénateur et un député. Un détachement militaire est commandé par le capitaine Marcenay qui tombe amoureux de Jane, mais qui, obéissant aux ordres même s'il a un doute sur leur authenticité, la laisse sans protection. Plusieurs personnes se sont jointes à cette expédition, dont le reporter Amédée Florence, le docteur Châtonnay, qui est amateur de citations malheureusement peu pertinentes, et M. Poncin, qui est obsédé de statistiques. Jane et Agénor de Saint-Bérain s’y joignent eux aussi. Ils s'aventurent dans une Afrique encore inconnue et sauvage. De nombreux obstacles se dressent devant la troupe qui finit par se retrouver, bien malgré elle, à Blackland, une ville secrète située au beau milieu du désert, un «phalanstère esclavagiste» : Blackland, qui est contrôlé par un criminel alcoolique, Harry Killer. Il manipule M. Camaret, savant fou génial, naïf, distrait, mais aussi atteint d'un début de folie des grandeurs. On découvre qu’il y a un lien entre l'inexpliqué cambriolage de la ‘’Central Bank’’ de Londres, toutes les embûches subies par Barsac et ses compagnons, et Harry Killer.

Commentaire

En 1903, avant de mourir, Jules Verne avait déjà écrit les cinq premiers chapitres de ce livre dont l’action était située au Congo et dont le titre de travail était ‘’Voyage d'étude’’. Il suspendit la rédaction à la suite de la révélation de graves exactions commises contre les populations indigènes. Il voulait profiter de ce livre pour vanter les possiblilités de l'espéranto comme langage universel.
À partir de ces éléments, son fils, Michel, paracheva ce roman en transposant l’action au Soudan français (actuels Mali et Burkina Faso) et en y introduisant le thème du savant fou et quelques découvertes techniques : un système de télésurveillance qu’il appela «cycloscope» ; la TSF en morse, dont étaient cités les inventeurs, Édouard Branly et Guglielmo Marconi ; les drones, engins volants sans pilote et permettant de mitrailler le sol, qui sont appelés les «guêpes» ; un dispositif déclenchant la pluie dans une zone semi-désertique. Il ne fit aucune allusion à l'espéranto, mais conserva l'idée d'une ville (Blackland) où on parle plusieurs langues. Il publia cependant l’oeuvre sous le nom de Jules Verne, d'abord en 1914, en feuilleton dans ‘’Le matin’’ sous le titre ‘’Une ville saharienne, le dernier voyage extraordinaire’’, puis, en 1919, en volume sous le titre ‘’L'étonnante aventure de la mission Barsac’’.
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Jules Verne

L’homme

Universellement lu et célébré, Jules Veme reste pourtant méconnu, demeure l’un des écrivains les plus énigmatiques et mystérieux qui soient. Il ne se livra guère aux confidences dans son œuvre et les échos à sa vie qu’on y trouve parfois sont ténus. Il ne laissa pas de mémoires (comment aurait-il eu le temps de les écrire?), seulement ses ‘’Souvenirs d'enfance et de jeunesse’’ écrits à soixante ans passés. Chez lui, le goût du paradoxe se mêla à celui du mystère pour détourner l’attention, l’égarer, la lancer sur d'autres pistes que celle où il voulut d'abord l'attirer. Son goût du secret se manifesta dans sa manie des cryptogrammes, des rébus, des codes (il fut l’auteur d'un "Recueil inédit de trois mille à quatre mille mots carrés et logogriphes" !) Dissimulé de tempérament, il fut, son existence durant, avare de confidences, ne désira guère porter au grand jour les orages qu’il a pu traversés. Et, juste avant sa mort, il brûla ses archives personnelles.
Il est sûr qu’il fut un authentique marin, qu’il n'a pas seulement rêvé les grandes découvertes et fait naviguer quelque deux cent cinquante-neuf bateaux dans son oeuvre, mais qu’il savait prendre des ris ou affaler un foc, aux commandes de ses bateaux successifs, où il vérifiait la vraisemblance des choses invraisemblables qu'il écrivait, oubliait ses désenchantements familiaux et ses frustrations de n'avoir pas pris le large.
Sa correspondance avec ses proches le montre traversant dans sa jeunesse des épisodes de coliques racontés dans le menu détail à sa mère, puis la suppliant de lui trouver une épouse car lui, qui s’estimait trop beau, ne cessait pourtant de subir des déboires amoureux. Elle le révèle affable mais intérieurement excessif, Alexandre Dumas, qui l’aima comme un frère, rapprochant sans hésiter sa boulimie d'écriture à sa boulimie alimentaire.
Après avoir été un boulevardier plein de gaieté, il devint de son plein gré, son caractère balançant entre le cabotinage et la gravité, un forçat de la production romanesque, lié à un éditeur qui abusa de sa force de travail. Dès le succès venu, se trouvant mal à son aise dans le monde, il se retira à Amiens, pour y mener une vie terne, ennuyeuse, de paisible bourgeois, minée par un ménage difficile et une relation compliquée avec son éditeur, vouée à une écriture minutée, réglée, absorbée dans Ia contemplation hautaine et mélancolique d'une humanité dont les représentants ne correspondaient guère aux archétypes de sa vision idéale. Dans son bureau, il réinventa le monde et, put devenir le symbole de la «machine à écrire».
Comme dans cette œuvre, il est vrai destinée à la jeunesse, il montra une froide réserve vis-à-vis de la sexualité et du sexe féminin, on a pu se demander si elle ne dissimulait pas une véritable aversion, voilée sous une déification de la femme qui en faisait une créature idéale et lointaine, ses héroïnes n’étant guère vraisemblables. Il semble n’avoir fait qu’un mariage de raison, mais avoir gardé jalousement des secrets dramatiques. Ses biographes, qui savent peu de choses de sa vie sentimentale, tout au plus lui soupçonnent-ils de probables maîtresses.
En matière de religion, lui qui fut nourri au sein d'une famille rigoriste garda de sa jeunesse une foi vague, voltairienne, qui le fit, dans une lettre, se déclarer non sans ostentation «catholique et breton» mais aussi se livrer à quelques attaques anticléricales, dénuées, il est vrai, d'acrimonie.
Il fut sensible à la nécessité d'avoir un héritier sain de moeurs et d'esprit car la conduite de son fils (conduite qu'il avait lui-même contribué, involontairement, à rendre répréhensible) lui causa de graves préoccupations.
Lui qui, en dépit de son brillant succès, n’eut jamais un véritable ennemi, subit en 1886 une grave agression qui marqua le début de ce qu’il appela «la série noire de ma vie». Après cet événement, s’il était un homme toujours robuste et vigoureux, mis à part le fait qu’il boîtait, qui avait pour lors un visage qui rappelait celui de Victor Hugo, qui ressemblait à un vieux capitaine au teint coloré, il allait désormais se faire pessimiste.




L’écrivain

Prolifique, il laissa, au long de quarante ans, plus de cent volumes, produisit :
- des poèmes, ceux de sa jeunesse étant d'inspiration variée (tous les sujets lui furent bons pour rimer : amourettes, religion, science, actualité, politique, etc), mais où l'influence de Victor Hugo se fit nettement sentir, ceux de l’âge mûr étant pour la plupart des triolets satiriques sur des habitants d'Amiens ;
- des chansons dont cent quatre-vingt-quatre furent répertoriées jusqu'à présent, la plupart ayant paru dans deux recueils de musique d'Aristide Hignard : ‘’Rimes et mélodies’’ ;
- des récits de voyages ;
- des ouvrages de vulgarisation ;
- une trentaine de pièces de théâtre (la plupart laissées au tiroir, et où comptent surtout ses adaptations de ses romans qui lui rapportèrent plus d’argent que ceux-ci) ;
- des nouvelles qui, la censure d’Hetzel s'exerçant sur les romans, furent son espace de pleine liberté ; qu’il publia dans des revues et qui, lorsqu'elles furent réunies en deux recueils, sous l'égide de son fils, furent souvent coupées et modifiées ;
- quatre-vingts romans dont soixante-deux ‘’Voyages extraordinaires’’, entreprise herculéenne qui répondit d’abord à des motifs commerciaux, somme romanesque comparable aux grands ensembles romanesques du XIXe siècle, à ‘’La comédie humaine’’ de Balzac et aux ‘’Rougon-Macquart’’ de Zola, la découverte de la science et du monde qu’on trouve chez lui étant comparable à la peinture de la société que firent ses deux confrères, tandis que lui aussi tissa de multiples liens intertextuels (retour de personnages, autoréférences, allusions, variations) qui montraient le souci et le plaisir qu’il eut de créer une oeuvre cohérente.

Sa discipline :

Dès que parut ‘’Cinq semaines en ballon’’ et qu’Hetzel l’eut illico mis sous «contrat usinier», Jules Verne s’imposa une discipline de fer. En 1894, il confia : «Je me lève tous les matins avant cinq heures, un peu plus tard peut-être en hiver, et à cinq heures je m’installe à mon bureau et travaille jusqu’à onze heures. Je travaille très lentement et avec le plus grand soin, écrivant et récrivant jusquà ce que chaque phrase prenne la forme que je désire. J’ai toujours dans ma tête au moins dix romans à l’avance, sujets et intrigues préparés si bien que, voyez-vous, si Dieu me prête vie, je pourrai terminer sans difficultés les quatre-vingt romans dont j’ai parlé. Mais c’est sur mes épreuves que je passe le plus de temps. Je ne suis jamais satisfait avant la septième ou huitième épreuve, je corrige et recorrige jusqu’à ce qu’il soit permis de dire que la dernière épreuve porte à peine les traces du manuscrit. Ce qui suppose un grand sacrifice de ma poche aussi bien que de temps, mais j’ai toujours fignolé la forme et le style, bien que personne ne m’en ait jamais rendu justice.» - «Je ne pense pas avoir jamais fait un travail bâclé.»
 Après cette matinée laborieuse, il avalait son déjeuner assis sur une chaise basse à hauteur de son assiette pour manger plus vite. Il passait l’après-midi à se documenter en bibliothèque où, après la lecture de plusieurs journaux et revues, pour approfondir des aspects du livre en cours et pour suivre l’évolution de la science, il se plongeait dans des ouvrages de vulgarisation, des encyclopédies, des dictionnaires, des atlas, des recueils de souvenirs de voyages, des rapports techniques, des bulletins des sociétés scientifiques, en prenant des notes sur des milliers de fiches. Il lisait toujours un crayon à la main : «J’ai toujours avec moi un carnet et, comme ce personnage de Dickens, je note d’emblée tout ce qui m’intéresse ou pourrait servir pour mes livres.» Il rencontrait aussi des spécialistes pour s’assurer de la véracité de tel ou tel détail.
Puis il revenait à la maison pour se consacrer à sa correspondance, faire encore de la lecture, pour enfin se coucher à dix heures dans un lit de fer placé dans son bureau.
Il écrivait très petit pour économiser le papier, laissant cependant une très large marge à droite pour ses corrections futures qui étaient faites à partir, en particulier, des remarques de son éditeur, leur collaboration ayant été très étroite, au point qu’on a pu parler d’une possible homosexualité de l’écrivain, qui se serait «marié» avec Hetzel, acceptant d’être l’auteur de la littérature française le plus plus massacré par son éditeur (avant de l’être par son fils !).
Le travail d'écriture se poursuivait sur les épreuves dont il faisait parfois tirer six jeux.
Il écrivait à l’encre, mais, âgé de soixante-dix ans, il fit remarquer à Hetzel : «Mon écriture devient mauvaise. C’est que je commence à être sérieusement pris par la crampe de l’écrivain. Qui sait si je n’en arriverai pas à la machine? Voilà qui me serait pénible, puisqu’en général tout le détail ne me vient qu’au bout de la plume.» Et, si futuriste fut-il, il ne passa jamais à l’usage du dactylographe !
Cette discipline d’abord, ainsi que la curiosité, lui permirent d’effectuer un véritable travail de titan où il parvint même à prendre de l’avance sur le plan draconien qu’il s’était fixé. En 1894, il indiqua à son frère : «Mes volumes de 1895 et 1896 et 1897 sont faits. Je m’occupe de 1898».

Sa technique :

Il déclara : «Je suis homme de lettres et artiste, vivant à la poursuite d’un idéal, me jetant courageusement sur une idée, et brûlant d’enthousiasme pour mon travail». Il répéta : «Ce que je voudrais devenir avant tout, c'est un écrivain... je cherche à devenir un styliste, mais sérieux ; c'est I'idée de toute ma vie.» Il ajouta : «J’ai essayé d’atteindre un idéal de style. On dit qu’il ne peut pas y avoir de style dans un roman d’aventures, mais ce n’est pas vrai ; cependant j’admets qu’il est beaucoup plus difficile d’écrire de tels romans dans un bon style littéraire que les études de caractères qui sont tellement en vogue aujourd’hui […] J'ai toujours fignolé la forme et le style, bien que personne ne m'en ait jamais rendu justice.»
S’il fut marqué par le romantisme, que confirment plusieurs de ses prédilections (goût pour le grandiose, sentiment de la nature, préférence pour le gothique, toute-puissance accordée au magnétisme, fascination pour I'inventeur doté d'intentions démoniaques), il rompit avec le style ampoulé et poétique du temps pour adopter un style informatif adapté à son propos mais diablement efficace, résolument moderne, la forme du compte rendu journalistique, sec, précis, neutre, dépassionné, instantané, inscrit dans le présent (les dates de I'action où se déroule chaque roman sont proches, voire contemporaines, de la date de publication). La plupart de ses romans commencent d'ailleurs comme des communiqués de presse, par le lieu et la date où I'action est censée démarrer : «Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, à la séance de la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3» (‘’Cinq semaines en ballon’’). Ce procédé, qu’il employa si souvent, offre deux avantages : le premier est de plonger aussitôt le lecteur au coeur de I'action, en un temps et un lieu précis ; le second est de conférer au récit un gage d'authenticité tel qu'il paraît relever, non de la fiction, mais de la réalité vraie et du témoignage vécu. Cette ambiguïté voulue, savamment entretenue aussi bien par Iui, son éditeur ou la presse, fut sans doute l'une des raisons du succès commercial immédiat de ses premiers romans.
Sa narration intégra une multitude de discours extérieurs (documents scientifiques, cartes géographiques, récits de voyages, journaux ou textes littéraires), les transcrivant simplement (citation) ou les réécrivant (imitation, pastiche, parodie) car il chercha à faire texte de tout et joua à intégrer à la littérature les éléments les plus disparates : termes techniques empruntés à divers jargons professionnels et discours scientifiques, noms réels, chiffres ou mots étrangers, souvent anglais. On peut, à ce sujet, regretter que lui, qui avoua : «Je ne connais pas plus d’une centaine de mots anglais», se soit employé à les placer («anchor-boat», «Arabian-Tunnel», «bosseman» - «dining-room», «engine-screw», «fore-gigger», «humbug», «icefield», «main-mast», «mizzenne-mast», «North-Amérique» (aussi «Nord-Amérique»), «patent-log», «post-office», «railway», «skipper», «smoking-room», «steam-house», «steamship», etc.), participant ainsi de cette anglomanie si typiquement française et qui est devenue aujourd’hui frénétique.
Il se livra à d’immenses nomenclatures (qui, cependant, diminuèrent en nombre et en longueur avec Ie temps) sont le fruit d'un compromis entre l'érudition, que le lecteur du XIXe siècle attendait, et la volonté, héritée de la tradition de Rabelais notamment, de ne laisser échapper aucune des manifestations particulières de la vie. Les descriptions, qui trouvaient gâce aux yeux du critique sévère qu'était Hetzel, conciliaient sans cesse des exigences apparemment contradictoires : à la précision, au propos démonstratif, se mêlèrent des accents persuasifs qui flattent les sens.
Sur cette base, le texte est souvent drôle ; marqué d’humour, surtout dans les dialogues où réapparaissait l’auteur de théâtre ; parfois poétique, passionné. Il est nourri d’un riche vocabulaire, d’images symboliques, Jules Verne ayant été le premier à faire de la science un élément et un support du lyrisme.
Il est sûr qu’il ne se livra pas à une réinvention de la langue ni à des audaces formelles. Aussi subit-il la critique obstinée et aveugle de tenants d’une autre littérature, de nostalgiques du style orné et de puristes à l’esthétisme étroit, comme Henry Bataille qui proféra : «L’incommensurable ennui qui se dégageait pour moi dès les premières pages m'a toujours empêché de prendre connaissance de la collection complète, je crois bien, des oeuvres de Jules Verne qui ornaient les rayons de ma bibliothèque [...]. Je crois que le style insipide, ennuyeux et correct doublait pour moi l'ennui qui s'est toujours dégagé des romans d'aventures.» (‘’L'opinion’’, 9 mai 1909).
Aussi s’interrogea-t-il fréquemment sur sa place dans la littérature, faisant remarquer à son éditeur que «dans l'échelle littéraire, le roman d'aventures est moins haut placé que le roman de mœurs» (lettre d’avril 1877).

Ses sujets :

Si l’Histoire l’inspira aussi à quelques reprises, ses romans, où il souhaita instruire et divertir à la fois, qui eurent quelque chose d’encyclopédique, s’inscrivent sur deux grands axes : la science et la géographie. Il déclara : «Je me tiendrai toujours et le plus possible dans le géographique et le scientifique.» Les ‘’Voyages extraordinaires’’ sont, ce qui fait leur richesse, constitués de trois éléments intimement liés : un voyage géographique, un voyage scientifique, un voyage moral.

Des romans scientifiques

La grande idée de Jules Verne, qu’il eut dès 1851, qu’Hetzel l'aida à préciser et à mettre en forme, fut celle d'écrire le «roman de la science», c'est-à-dire de remplacer le merveilleux traditionnel par un autre, celui que permettait d’envisager le développement rapide des sciences et des techniques dans la seconde moitié du XIXe siècle, où, en pleine révolution industrielle, la possibilité de dominer relativement la Terre conduisit les esprits à croire en la toute-puissance de la science et de la technique qui connaissaient d’ailleurs une grande expansion, et par là même en leur capacité de contribuer à la rendre plus facilement apprivoisable et exploitable. À une époque où la science s'enveloppait encore d'une aura de poésie, inspirait aux artistes les rêves les plus grands, où des engins encore à inventer faisaient rêver de vitesses folles, d'étranges horizons, il se donna un but encyclopédique, voulut célébrer l’épopée de I'humanité pensante et surtout savante à cette époque où une prolifération de nouvelles théories et mille inventions étonnantes enflammait les esprits, où l'effervescence intellectuelle était particulièrement palpable lors des premières Expositions Universelles, où, par une sorte de transmutation, I'utopie cessait d'être rêverie et se proposait comme un passage à la limite à partir des données les plus récentes de Ia science.
Il n’avait pas fait d’études scientifiques, mais, répondant à un penchant irrésistible, étant un lecteur acharné, curieux de tout, et un consciencieux documentaliste, il lut, compulsa, mit en fiches, classa, répertoria puis réutilisa le moment venu le contenu de tous les ouvrages ou revues de vulgarisation scientifique ou géographique qui lui tombaient sous la main. Il s’instruisit dans les ouvrages des savants Herschell, Arago, Humboldt, Milne-Edwards, Reclus ; dans des revues de vulgarisation telles que ‘’La nature’’ et ‘’L'astronomie’’ de Camille Flammarion, puis, dès 1856, ‘’Le musée des sciences’’, qui, par livraisons hebdomadaires de huit pages, fournissait à un public profane des informations détaillées au sujet des constellations, de l'exploration sous-marine, de l'exploitation des mines de charbon, des tremblements de terre ou de la nouvelle pile voltaïque. Il lut ou consulta également abondamment les ouvrages de Louis Figuier, qui étaient très considérés à l'époque : ‘’Description des principales industries modernes’’ (1847), ‘’Les nouvelles conquêtes de Ia science’’ (1866), ‘’Les merveilles de la science’’ et enfin ‘’Les mystères de la science’’ (1892-1893). Il lisait encore d’autres vulgarisateurs comme Maury, Macé, Simonin. Sa participation au ‘’Magasin d'éducation et de récréation’’ le mit nécessairement en relation avec des savants célèbres tels que Sainte-Claire Deville, Faraday, Arago, Garcet, Berthelot... La plupart de ces noms figurent d'ailleurs au catalogue de la bibliothèque du capitaine Nemo, qui, selon toute vraisemblance, reproduit celle qui devait être à la disposition de l’auteur.
Ces bases scientifiques solides, ces connaissances prodigieusement précises, il les restitua au fur et à mesure dans chacun des volumes des ‘’Voyages extraordinaires’’, donnant souvent la description, l'explication et l'utilisation d'une (ou de plusieurs) invention récente. Il traduisit et diffusa ainsi à un large public les derniers progrès en matière de science et de technique, et extrapola à partir de ces derniers les possibilités qu'ils pourraient offrir à l'avenir, si l'utilisation qui en était faite devait aller en augmentant.
Visant une sorte d’inventaire des connaissances de la science positiviste, essayant de traduire la complexité du monde par une approche transdisciplinaire, il se lança dans des domaines très divers : mathématiques, physique, astronomie, géologie, géographie, minéralogie, mécanique, pyrotechnique, acoustique, hydraulique, chimie, biologie, botanique, zoologie, agronomie, hygiène, urbanisme, etc.. Cette transdisciplinarité est aujourd’hui devenue commune, car les scientifiques se sont rendu compte que les progrès scientifiques et techniques ne peuvent réellement se réaliser que si la recherche s'effectue à la marge de leur discipline de prédilection et non par l'hyperspécialisation qui ferme toute chance d'avancer dans le domaine de la connaissance scientifique et technique. Jules Verne a fait de l'écologie humaine avant même que le terme ne soit inventé et que la discipline ne soit envisagée.  
Il n'y a point de sujets que cet esprit encyclopédique n’ait abordés dans son œuvre avec une compétence qui n'eut d'égale que sa soif de s'instruire lui-même en instruisant les autres, que sa vocation didactique, son ambition de faire partager ses goûts pour les progrès des sciences et des techniques. Il se tint au courant des grands développements dans ces secteurs à son époque. Il atteignit à une précision parfois étonnante dans ses calculs. Son souci de I'exactitude n'empêcha toutefois pas ce vulgarisateur de saisir, d'un coup d'oeil, le système des évolutions, d'aller du particulier au général, de savoir tirer les conclusions de ses recherches. Et, comme lui, ses personnages connaissent I'art de conjuguer les impressions ressenties au spectacle grandiose donné par les phénomènes naturels et I'explication rationnelle de ceux-ci, apprise dans les ouvrages consultés avant le départ.
Sa principale originalité fut, en employant un vocabulaire rigoureux, précis et adapté, en tirant des effets de statistiques et de tableaux récapulatifs, de construire une oeuvre romanesque d'envergure en partant, non d'intrigues psychologiques ou de constats sociaux, mais de postulats scientifiques, de faire des héros des hommes de science ou des ingénieurs, à travers lesquels il eut l’ambition d'un démiurge, capable de s'attaquer à tous les problèmes, de les résoudre tous. Il faut remarquer qu’ayant une vision du progrès scientifique toujours très élitiste ses inventeurs agissent seuls : Nemo et son ‘’Nautilus’’, Robur et son ‘’Albatros’’. Certains se transforment d’ailleurs en mégalomanes.
Dans cet éloquent catalogue des découvertes de son temps, il privilégia le domaine de la locomotion, sur terre, sur mer, sous la mer, dans les airs, dans l’espace. Pour celle qui peut se faire dans les airs, s’il fut d’abord intéressé par les aérostats, les ballons, il fut intrigué par le problème des «plus lourds que l'air», des aéronefs, en lesquels il voyait I'avenir de l'aviation à une époque où tout le monde ne croyait qu'aux ballons. Il distinguait les hélicoptères ou «spiraloptères», les «ornithoptères» qui reproduisent le vol des oiseaux, et les aéroplanes qui sont des plans inclinés mus par des hélices. On a pu remarquer que les machines voIantes qu'il imagina, notamment celles de Robur le conquérant, rappellent de façon frappante certaines esquisses de Léonard de Vinci. Toutes ses machines ne sont pas que des machines : elles sont habitées.
Quand on compare les thèmes et le contenu de ses principaux romans avec leurs sources documentaires, qui étaient largement accessibles au grand public de son temps, on réalise qu’il n'a rien inventé. Il décrivit avec une sidérante précision des machines qui pouvaient paraître des anticipations extraordinaires (la fusée et les capsules interplanétaires, le dirigeable, le sous-marin, le radar, la télévision, le disque, la bombe H, etc.), mais dont il avait trouvé le prototype dans les ouvrages encyclopédiques ou les feuilles de vulgarisation à dix centimes qu’il consultait. Il fut l'inventeur d'un genre nouveau, d'une forme nouvelle, dont la production audiovisuelle connaît aujourd'hui enfin, plus d'un siècle après, le couronnement : le «documentaire-fiction».
Contrairement à ce qui est trop souvent clamé, il ne fut pas un prophète de la science, encore moins un auteur de science-fiction, pas du tout «un des pères de la science-fiction» car aucune des sciences qu’il mentionna n’est fictive, et il respecta toujours la vraisemblance scientifique. Parlant de Herbert George Wells, il indiqua : «J’utilise la physique, lui l’invente.» Si l’on veut absolument employer le terme de science-fiction, on pourrait voir en lui le meilleur exemple d’une science-fiction au premier degré, qui est tout à fait plausible, qui suscite une fiction sur les découvertes scientifiques et techniques, qui se justifie par les résultats acquis, qui anticipe uniquement sur les applications, tandis que Wells inaugura une science-fiction au second degré, beaucoup plus audacieuse, qui crée d’abord une ou des sciences, et anticipe sur leurs résultats. Il ne fit que de la «technique-fiction».
Il déclara : «Je faisais simplement de la fiction à partir de ce qui est devenu faits ultérieurs, et mon objet n'était pas de prophétiser.» (entretien accordé à ‘’The Pittsburgh gazette’’, 13 juillet 1902). Plus qu’un écrivain d'anticipation, il fut bien davantage un spécialiste de la prospective, un témoin qui sut distinguer les lignes de connexion qui, de l'histoire du passé, mènent aux choix de I'avenir. Il n'inventa jamais rien, ne fit qu’extrapoler plus qu'anticiper les progrès scientifiques et techniques qu’un certain nombre de recherches de pointe permettaient de prévoir, que pressentir, à travers une observation attentive de son époque, l'arrivée d'inventions qui allaient révolutionner le monde, que prédire un style de vie qui était loin de ressembler à ce qu'il voyait sous sa fenêtre et qui, aujourd'hui, ressemble énormément à nos réalités. Et ses prévisions furent beaucoup moins audacieuses que ne le pense ordinairement le grand public.
La conquête de la Lune était un thème littéraire ancien, remis à la mode peu de temps avant qu’il ne s'en empare. Le ‘’Victoria’’ de Fergusson était la réplique contemporaine du ‘’Géant’’ de Nadar. Le train pneumatique était une invention vieille de vingt ans quand parut ‘’Un express de l'avenir’’ (1893). Le sous-marin et I'hélicoptère existaient déjà à l'état de prototypes lorsque furent écrits ‘’Vingt mille lieues sous les mers’’ et ‘’Robur le conquérant’’ (1886). ll est vrai que ses héros étaient impatients de mettre à contribution les inventions nouvellement apparues, Ies unes, comme I'automobile, la bicyclette, I'ascenseur, les rayons X (‘’Le testament d'un excentrique’’), promises à un bel avenir, les autres appartenant aux folles découvertes dont le XIXe siècle fut si prodigue (ainsi du scaphandre insubmersible du capitaine Boyton).
Même s’il s'est trompé à plusieurs reprises dans ses descriptions des progrès de la technique, ses «visions» s’avérèrent souvent plutôt justes. Aussi son œuvre demeure-t-elle d'une étonnante actualité, au point d'encore inspirer les ingénieurs d'aujourd'hui où on se rend compte que le génie de ses inspirations permet des applications réelles sur de nouveaux projets.
Si la science constitua la clé et la structure des ‘’Voyages extraordinaires’’, les données scientifiques furent dans ces oeuvres didactiques traduites en termes d'action, transformées en péripéties qui menacent ou facilitent les entreprises des personnages, car ils sont engagés justement dans des voyages qui ménagent une part importante à I'imaginaire.

Des romans géographiques

Jules Verne, en faisant, grâce à sa puissance de rêve et d’évasion, voyager ses lecteurs sans qu’ils bougent (et sans qu’il ait lui-même beaucoup bougé !), voulut enseigner la géographie, une géographie essentiellement traditionnelle et descriptive, où prédomine la géographie physique sur la géographie humaine. Il semble avoir adopté dès le départ, pour ses ‘’Voyages extraordinaires’’, un plan d'ensemble répondant à une exploration systématique de la Terre, en consacrant chacun de ses premiers romans à un type d'univers particulier, lié à I'un des éléments de la nature. De la Lune aux abysses de l'océan, en passant par les profondeurs de la Terre, il ouvrit un champ d'exploration qui a profondément marqué l'imaginaire des aventuriers modernes.
Il se faisait l’écho d’un siècle, où furent nombreux et importants les progrès et les révolutions accomplies dans le domaine des transports, qui s’accompagnèrent d’une évolution dans les rapports de la société avec l'espace. Ces progrès et ces révolutions permirent de réduire considérablement le rapport entre la distance (à parcourir) et le temps (à y consacrer), ce qui modifia la vision de l'étendue et de l'espace qu'avaient les gens de l'époque. Les comportements face à la distance (l'étendue, l'espace) évoluèrent, certains faits naturels (relief, climat difficile, etc...) n’étant plus considérés comme des obstacles insurmontables à l'aventure humaine, mais comme des contretemps que la science et la technique allaient surmonter rapidement. Apparurent le train, le paquebot, le ballon, l'avion, la voiture, etc... Les conséquences se firent sentir dans les liaisons intercontinentales de plus en plus importantes, rapides et faciles (d'où la possibilité de faire le tour du monde en quatre-vingt jours...).
Si la série de romans à laquelle il se voua s’intitule bien ‘’Voyages extraordinaires’’, ils ne suivaient donc pas la très ancienne tradition du voyage imaginaire, où l’on met essentiellement en scène des éléments merveilleux qui apparaissent comme une correction de l'univers quotidien. Ils fondaient un nouveau genre de littérature populaire où s’affirmait la nécessité et la volonté juvénile et enthousiaste de découvrir des terres nouvelles et lointaines, de maîtriser l'espace, l'étendue. Là encore, il fut un consciencieux documentaliste qui consultait en particulier, ‘’Le tour du monde - Nouveau journal des voyages’’, revue hebdomadaire de seize pages, qui, à partir de janvier 1860, proposa des récits de voyageurs explorant les terres lointaines, agrémentés d'illustrations en pleine page représentant des cartes géographiques, des portraits d'explorateurs, des costumes indigènes, des croquis et des plans d'instruments ou d'inventions nouvelles, enfin des dessins de flore et de faune.
La longue série des ‘’Voyages extraordinaires’’ s’ouvrit avec ‘’Cinq semaines en ballon’’ (1863) qui se déroule dans l'air et où, dès le premier chapitre, il y avait déjà un alignement d’informations. Puis ‘’Voyage au centre de la Terre’’ (1864), comme son nom l’indique, explorait les profondeurs souterraines du globe. ‘’De laTerre à Ia Lune’’ (1865, suivi en 1870 d'’’Autour de la Lune’’ offrit le premier voyage dans I'espace. Les ‘’Voyages et aventures du capitaine Hatteras’’ (1866) conduisirent jusqu'au pôle Nord, lieu extrême de la Terre. ‘’Les enfants du capitaine Grant’’ (1867) proposaient un voyage autour du monde à travers mers et océans. ‘’Vingt mille lieues sous les mers’’ (1869) faisait découvrir les fonds sous-marins. Ainsi, de 1863 à 1870, les sept premiers romans de la série entraînaient ainsi les lecteurs successivement dans I'air, sous la Terre, dans I'espace, sur la Terre, sur les mers et sous les mers.
Les oeuvres ultérieures vinrent compléter ce recensement successif des éléments fondamentaux. L’auteur s’employa à parcourir le monde, à tenter une exploration systématique et exhaustive de la Terre entière, un prodigieux inventaire, une prise de possession et un aménagement complet de la planète sans laisser un coin vierge, car il chercha à situer chacun de ses romans dans un pays différent, à procéder, volume après volume, à un quadrillage systématique du globe. Il voulut ainsi procurer un enseignement géographique par la fiction : dans son entretien à ‘’The Pittsburgh gazette’’, il ajouta s’être donné le but d’«apporter aux jeunes des connaissances géographiques». Il déclara aussi avoir voulu faire voyager ceux qu’il appelait les «culs-de-plomb» (les sédentaires), à une époque où les voyages restaient encore exceptionnels. Ce projet titanesque, qui tint son originalité et sa modernité de sa globalité, fut d'ailleurs annoncé dans le sous-titre de la série : ‘’Voyages dans les mondes connus et inconnus’’. Mais, comme, dans son contrat avec Hetzel, il s'était engagé à écrire deux volumes par an, il composa également des ouvrages de vulgarisation comme l'’’Histoire des grands voyages et des grands voyageurs’’.
Lui, qui resta toute sa vie un «enfant amoureux de cartes et d'estampes», qui garda un formidable appétit pour la géographie, qui fut animé du souci permanent de donner, dans la mesure du possible, des faits précis et exacts (ce qui lui permit de ne pas sombrer dans la rêverie et l'illusion les plus totales, mais, au contraire, de plonger le lecteur dans des voyages dont la possibilité et la finalité ne font finalement plus de doutes), dans ce cas aussi réunissait une vaste documentation qui provenait autant de ses nombreuses lectures que de choses vues au cours de ses voyages, notamment aux États-Unis, dans les pays nordiques ou en Méditerranée. Car les voyages exercèrent toujours sur lui un grand attrait.
Élevé à deux pas d'un port grouillant encore de baleiniers et de trois-mâts, authentique marin qui fit de l'océan sa cour de récréation, il confia : «Je n’aime que la liberté, la musique et la mer», et il fut surtout un écrivain maritime. L’eau est l’élément qui apparaît le plus souvent dans ‘’Les voyages extraordinaires’’, qu’il s’agisse des longs fleuves sinueux qui sillonnent les continents, ou des mers et des océans qui sont ponctués d’îles souvent désertes, parcourus de navires aventureux et infestés de pirates cruels et redoutables. Aimant la mer indomptable, il se complut à des descriptions apocalyptiques de tempêtes ou de raz de marée, donnant l'impression d'éprouver un morbide sentiment de jouissance devant ces cataclysmes qu'il déchaînait à son gré, comme si la formidable puissance de cet élément rendu furieux pouvait seule apaiser le feu dévorateur qui brûlait en lui. Il se consacra aussi à l'histoire maritime.
Il préféra toujours, parmi les moyens de locomotion, les bateaux, qu’ils soient modestes ou gigantesques, en acier ou de bois, dus à I'ingéniosité des humains ou à la générosité de la nature. Canots, voiliers, côtres, bricks, frégates, corvettes, jonques, «steamers», paquebots, sous-marins : l’abondance et la diversité des types de bateaux qu’il a cités laissent rêveur. Seule la marine militaire retint peu son attention. Qu’ils occupent une place centrale ou qu’ils soient de simples moyens de transport, plus de deux cent cinquante-neuf navires (dont cinquante-sept sont américains, quarante-quatre anglais et vingt français) furent dûment nommés dans les ‘’Voyages extraordinaires’’. Quoi de mieux qu’un voilier dans la tempête pour placer une poignée d’hommes face à eux-mêmes et les faire se surpasser? Son frère, Paul, marin de carrière, lui servit d’expert en matière de navigation.
Mais il employa aussi presque tous les modes de locomotion modemes, fut ainsi un usager inconditionnel du chemin de fer, osa une ascension en ballon. Dans son œuvre, apparurent aussi la bicyclette, l’automobile, la «kibitka» (charrette à cheval russe), la brouette, le traîneau à voile, le ballon, l’aéronef, sans oublier l'éléphant et I'autruche ! Quant à ses engins de transport les plus étonnants, qui lui conférèrent le statut de visionnaire mais dont il décrivit minutieusement les aspects mécanique : le ‘’Nautilus’’ du capitaine Nemo, dans ‘’Vingt mille lieues sous les mers’’, l'’’Albatros’’ de ‘’Robur le conquérant’’ ou le ‘’Géant d'acier’’ de ‘’La maison à vapeur’’, furent en fait empruntés à l'actualité, s'inspiraient de recherches contemporaines qui n’allaient pas tarder à se concrétiser dans la réalité.
Même si, dans tous les romans, les héros allaient sur les traces d’un prédécesseur (souvent après avoir découvert un message codé et l’avoir déchiffré), ils parcouraient le monde, terres proches ou lointaines, régions moins connues ou tout à fait inconnues, car, lorsqu’il entama sa longue saga, la surface de la Terre n’était pas entièrement conquise par l’être humain : il demeurait des continents secrets, des contrées sauvages, des destinations taboues, des forêts vierges, les étendues glacées des calottes polaires. Et l'exploration de I'univers se poursuivait encore dans les abîmes souterrains qui mènent au «centre de la Terre», les fonds sous-marins, les couches élevées de I'atmosphère, les espaces infinis du cosmos.
Cet écrivain sédentaire, qui demeura à l’ancre dans son Amiens provincial (mais la fenêtre de son bureau donnait sur un chemin de fer !), trouva là matière à satisfaire son besoin d'évasion.
Fasciné par l'Amérique, il confia, en 1893, à un journaliste : «J’aime tellement l’Amérique ! Oh, si seulement je pouvais aller les voir tous, ce serait la joie de ma vie.» Pourtant, en 1867, il n’y avait passé que huit jours dont deux aux chutes du Niagara ! Une trentaine de ses romans s’y déroulent en tout ou en partie, spécialement aux États-Unis qui étaient pour lui toute la jeunesse du monde, une terre d'espérance et de liberté, le pays de I'avenir, se situant dans une sorte de mirage saint-simonien, participant aux vertus d'une société future où I'affrontement de I'être humain et de la nature aurait le pas sur les conflits sociaux, où la science et la technique permettraient à la société de faire des progrès sans limites, où I'expansion économique ne serait plus freinée comme en Europe par les anciens usages, où la liberté individuel'le ne serait plus en butte aux règlements tracassiers des appareils étatiques. Mais des romans se situent aussi dans le Grand Nord canadien et un au Québec (‘’Famille-Sans-Nom’’).
N'ayant jamais franchi l'équateur ou le cercle arctique autrement qu'en contemplant son atlas et le globe qui surplombait sa table de travail et sur lequel il avait indiqué les trajets déjà parcourus, les contrées qui n’avaient plus de mystère pour lui, il prêta à celles qui s'étendent au-delà les prestiges des «terrae incognitae». Ces derniers mondes inconnus étaient un défi jeté à l’appétit encyclopédique des géographes et à la tentation impérialiste des nations occidentales. Les progrès faits dans les transports favorisèrent les explorations scientifiques partout dans le monde, ce qui conduisit aussi à la colonisation de nombreux pays (africains par exemple) par des États européens, cette expansion s'appuyant sur les prétextes de diffusion des progrès scientifiques et techniques accomplis en Europe partout dans le monde, afin de permettre à l'humanité de tendre vers un mieux-être, d’évangélisation des païens, en fait répondant à des volontés politiques et économiques d’extension de la puissance le plus loin possible, la Grande-Bretagne dominant d’ailleurs le monde par le nombre et I'ampleur de ses colonies. Cette vague de colonisation éveillait chez les lecteurs la curiosité pour l’exotisme, l’ailleurs, le voyage. À I'heure de la science triomphante et de la suprématie incontestée de la civilisation occidentale, chaque parcelle du globe se devait d'être située, identifiée, pacifiée, annexée. Cette mission était dévolue à un héros providentiel : I'explorateur, à la fois savant et aventurier, animé du désir d'arpenter la Terre, de connaître les lieux inconnus, n'hésitant pas à affronter les dangers de voyages lointains et les rigueurs de rudes climats, au péril parfois de sa propre vie, dans le but de servir la science et la connaissance, l'idée de conquête et de domination étant cependant souvent présente, s’employant à enfermer le monde dans des limites bien marquées, éprouvant un besoin et un véritable plaisir à dresser des cartes et à rédiger le récit de son voyage, s'appropriant l'univers dans une représentation écrite. Ce descendant direct de I'Ulysse d'Homère, ce pionnier, ce conquérant, est le héros type des ‘’Voyages extraordinaires’’ où Jules Verne montra le XIXe siècle en marche à travers des lieux d’expansion et de mise en valeur des ressources naturelles.

Des romans passionnants

Si Jules Verne se fondait sur une documentation importante et sérieuse, elle était transformée en une fiction toujours vraisemblable par une imagination dont il dit : «Il n’y a pas d’étincelle électrique qui puisse lutter de vitesse avec elle», et qui recula sans cesse les frontières du monde. «Imagination» est le mot le plus fréquemment associé à son nom.
S’étant lié avec des spécialistes du feuilleton qui lui firent connaître toutes les ressources qu’offe cette technique, faisant preuve d'une extraordinaire créativité, il sut mêler avec succès le souci didactique et celui de l’intrigue, faire coïncider le hasard et la pédagogie. Conteur doué d’un exceptionnel talent narratif, d'une grande virtuosité dans un imaginaire débridé, avec pourtant des qualités de structure et de cohésion indéniables, il créa avec ses “Voyages extraordinaires” un genre nouveau, la relation d’aventures évidemment fictives, mais fondées sur la possibilité de vérification et d’application d’hypothèses scientifiques contemporaines.
Ses romans d’aventures sont dramatiques. Ils commencent souvent par la découverte d'un document écrit, incomplet ou chiffré, dont le déchiffrement va jouer un rôle décisif dans l'affabulation, cette énigme suscitant un fort suspense. Ils sont parsemés de descriptions d’étonnants paysages exotiques (jungles inextricables, steppes monotones, déserts brûlants ou glacés), d'îles mystérieuses, souvent volcaniques, qui apparaisssent et disparaissent, de villes englouties. Ils sont marqués par des péripéties, des rebondissements, des coups de théâtre (évasions, résurrections, naissances d'enfants posthumes, retrouvailles, ajoumements de décès, etc.), des épisodes spectaculaires ; entraînent dans des labyrinthes et des errances ; montrent une lutte obsessionnelle contre les intempéries qui débouche sur d'étranges folies ; culminent dans de grandes scènes où l’ex-dramaturge manifestait son sens du spectacle. Il ne se contenta pas de planter le décor de ses histoires dans des contrées lointaines, dans un banal souci d’exotisme, il s’efforça toujours d’inventer un resssort dramatique qui oblige ses héros à visiter et traverser intégralement les pays où ils se trouvent. Ses récits captivants font rêver tous ceux qui aiment la découverte et les horizons sans limites.
Le genre lui permettant de concilier le réalisme et la fantaisie, il montra aussi une volonté onirique hors du commun, pencha parfois vers le fantastique, les voyages dans des pays inexplorés, vers les pôles ou le centre de la Terre, abondant en scènes étranges, ou y versa carrément avec l’être invisible du ‘’Secret de Wilhelm Storitz’’, des monstres, tel ‘’Le sphinx des glaces’’, ou des fantômes, comme dans ‘’Les Indes noires’’ et ‘’Le château des Carpathes’’. Un mélange de rationalité et d'émotion se devine dans ses descriptions de phénomènes électriques, de catastrophes volcaniques, et dans l'émerveillement que suscite en lui la magnificence des météores polaires. Héritier des idées chères à la génération de Michelet, il ne fut pas loin de penser qu'une grande source vitale, difficile à analyser, ceme le globe et préside à son évolution. Parvenus au centre de ce que Michel Butor appela des «points suprêmes» : les pôles, la «mer Lidenbrock», I'Atlantide, etc., ses explorateurs sont les spectateurs méticuleux et enthousiasmés des manifestations de cette force irrésistible qu'ils ne cherchent guère à s'expliquer.
Certains ‘Voyages extraordinaires’’ sont aussi des voyages dans le temps, et les explorateurs (surtout ceux qui s’enfoncent dans la Terre ou dans les océans) ont le loisir d'assister à la formation de la Terre comme à sa future transformation, se demandent si elle explosera sous I'effet de la lutte que se livrent depuis toujours I'eau et le feu, à I'image d'une chaudière que refroidit trop rapidement un liquide, si elle imitera son satellite et se refroidira après disparition des sources d'énergie, si la matière n’a pas une vie occulte.
De telles imaginations, que les illustrateurs d’Hetzel se plurent à stimuler chez les lecteurs, se mêlant ingénieusement au didactisme et à la précision, on peut parler au sujet de ces aventures de merveilleux scientifique.
Cependant, si le registre adopté produisit souvent des effets inquiétants ou poétiques, les ‘’Voyages extraordinaires’’ purent aussi présenter des éléments comiques, le grand pédagogue sachant aussi être amusant, grâce à des extrapolations parfois désopilantes, des personnages délurés ou ridicules, des dialogues percutants, des jeux de mots hilarants, car le romancier ne renonça jamais à son talent de boulevardier.
Ces personnages, qui sont des explorateurs, des aventuriers, des savants, des ingénieurs, des professeurs, qui ont un rêve, l’assument et mettent toute leur énergie pour le réaliser, ne manquent pas de pittoresque, étant plus ou moins distraits, maniaques, érudits ou bavards. Ils sont décrits selon la théorie des physionomistes (notamment Lavater et Gratiolet, auteur de ‘’De la physionomie et des mouvements d'expression’’, parue chez Hetzel en 1865 et où on lit : «Chaque organe répond à une fonction déterminée et les muscles du visage ont pour mission d’exprimer l’état d’esprit. Ils témoignent “avec une absolue évidence” que nos sensations concordent étroitement avec notre nature propre»). Mais ils sont le plus souvent unidimensionnels, tout d'une pièce, totalement bons ou totalement méchants, et se meuvent en vertu des ressorts les plus conventionnels, pour faire progresser l’action et faire voir les extraordinaires réalités décrites. L’orientation de Jules Verne était résolument extravertie : on est, dans les ‘’Voyages extraordinaires’’, aux antipodes de la littérature intimiste, les sentiments et la psychologie des profondeurs n'y ont pas leur place (sauf, curieusement, dans ‘’Les Indes noires’’ et ‘’Vingt mille lieues sous les mers’’). Seul existe le monde extérieur au sens le plus vaste du mot. Il fit cet étonnant aveu : «Je ne suis pas un grand admirateur du soi-disant roman psychologique, parce que je ne vois pas ce qu’un roman a à voir avec la psychologie.» Et, du fait de ce manque d’appétence et des contraintes du roman pour la jeunesse, les femmes ne sont guère présentes, leurs relations avec les hommes tout à fait sages.
Ces contraintes, imposées par l’éditeur qui voulut une efficacité aussi parfaite que possible dans la transmission des messages, rien ne devant venir entraver ni obscurcir la réception de la fable, expliquent que, même s’il écrivit avec ses ‘’Voyages extraordinaires’’ l’’’Odyssée’’ de la littérature française, Jules Verne fut victime d’une sorte de complexe, s'interrogea sur les limites du roman d'aventures, chercha parfois à en sortir mais y revint toujours, car, par sa souplesse, ce genre peut en intégrer d'autres.
Il faut cependant reconnaître que les ‘’Voyages extraordinaires’’ ne le sont pas tous, que la série présente, à côté de romans faibles et même quelque peu bâclés (comme ‘’Famille-Sans-Nom’’) et dont le nombre s’accrut au fil des années, de grandes œuvres (‘’Vingt mille lieues sous les mers’’, ‘’Voyage au centre de la Terre’’, ‘’Le tour du monde en quatre-vingts jours’’, ‘’Michel Strogoff’’, ‘’Robur le conquérant’’) qui méritent d’être considérées comme des classiques et offrent les plus beaux aspects de la pensée de Jules Verne.

Des romans à messages

Jules Verne ne fut pas un doux rêveur coupé du monde par des visions futuristes, mais, bien au contraire, un homme de son temps, sensible aux grands mouvements du siècle. S’il ne s'engageait pas directement dans ses romans, il fit beaucoup de commentaires sociaux, politiques ou philosophiques dans ses romans, son intention étant d'amener le lecteur à réfléchir. Ses ‘’Voyages extraordinaires’’ cherchèrent à répondre aux grandes questions du XIXe siècle, constituent un témoignage sur une époque qui refusa de renoncer au rêve et à l'imaginaire et s'interrogea sur son évolution.

Sa propre évolution se traduisit dans celle de son œuvre.
Si, formidable catalyseur d'audace et de rêve, animé par l’enthousiasme du possible, il fut intéressé par la lutte que I'être humain mène contre la nature ; si, dans chaque roman, il se demanda comment son héros, étant en possession de telle ou telle connaissance, allait s'en servir pour «se rendre comme maître et possesseur de la nature», il fut d’abord un jeune homme impétueux séduit par l'idéologie anarchisante qu'il prêta à Nemo. Il fut aussi un enthousiaste adepte du scientisme, qui affirme que la science triomphante peut fournir des explications à toutes les questions qui se posent à l'être humain. Positif, optimiste, il fut longtemps animé de la certitude enflammée du progrès, explora les limites, voulut transgresser les lois de Ia pesanteur et de la durée, qui définissent notre infirmité, rêva d’une toute-puissance humaine l’emportant sur la mesquinerie des intérêts nationaux. Ce fut l'époque des très grands romans, reconnaissables à leur vitalité et à leur allégresse : ‘’Cinq semaines en ballon’’ (1863), ‘’Voyage au centre de Ia Terre’’ (1864), ‘’De la Terre à Ia Lune’’ (1865), ‘’Vingt mille lieues sous les mers’’ (1869), ‘’Une ville flottante’’ (1871), ‘’Le tour du monde en quatre-vingts jours’’ (1872), ‘’Un capitaine de quinze ans’’ (1878).
Mais, avec les années, avec la guerre franco-allemande, la répression contre les communards qui frappa plusieurs de ses amis, il put, à partir de 1871, se montrer modéré, s'accommoder fort bien de la République et de son fonctionnement, s'affirmer comme un partisan de Thiers, à la fois collaborer au ‘’Magasin d'éducation et de récréation’’ qui était d'inspiration libérale, se faire élire au conseil municipal d’Amiens sur une liste républicaine (activité pondérée s'il en fut, qui donna la véritable mesure de son engagement politique), mais rester un monarchiste, proche du prétendant au trône, le comte de Paris (auquel il rendit visite en 1878 et 1880), plus tard, enfin, se révéler antidreyfusard. Avec, de plus, le développement du colonialisme et de la rivalité franco-anglaise, l'évolution du capitalisme vers la concentration des entreprises, la dégradation de la situation économique et sociale, son enthousiasme s’effrita, ses perspectives s’assombrirent. ‘’Les cinq cents millions de la bégum’’ (1878), sur un argument du communard anarchisant Paschal Grousset, exprimèrent pour la première fois, en évoquant la guerre de 1870, sa crainte devant l'avenir, sa hantise de la guerre. S'imposa à lui cette vérité : le héros ne saurait mener seul sa grande entreprise, ne peut donc pas se désintéresser des problèmes que posent I'organisation ou la réorganisation de la société, ceux de la justice sociale, de l’instruction publique, de la politique, de la morale.
Avec surtout les épreuves qui l’accablèrent à partir de 1886, provoquèrent un brusque changement, le firent vivre en reclus, il acquit l’impitoyable et froide lucidité qui teignit de pessimisme sa vieillesse, écrivit des romans volontiers ironiques et grinçants où il mit en garde contre le vertige de l'action et de la puissance, contesta parfois avec vigueur le progrès scientifique dont il souligna les dangers, étant de moins en moins persuadé qu’il puisse embellir la vie, aucune de ses inventions ne connaissant alors un sort heureux, ses superbes machines, ses cités étranges et fermées, ses véhicules étonnants (fussent-il utilisés aussi bourgeoisement que l’éléphant à vapeur), disparaissant dans une catastrophe ; où il dénonça la montée du capitalisrne (dans ‘’L'île à hélice’’) ; où, après I'Angleterre, sa cible préférée devint les États-Unis, terre des profits illimités et des espoirs déçus. Ces romans furent, en particulier ‘’L'île à hélice’’ (1895) et ‘’Face au drapeau’’ (1896) qui sont, de plus, alourdis par de longues descriptions et chargés d'intentions philosophiques. Dans ‘’Maître du monde’’ (1904), Robur méprise la société actuelle et met ses espoirs dans l’avenir : «J’emporte mon secret avec moi. Mais il ne sera pas perdu pour l’humanité. Il lui appartiendra le jour où elle sera assez instruite pour en tirer profit et assez sage pour ne pas en abuser.»
Ce pessimisme s'accentua encore dans les grands romans posthumes, auxquels il semble avoir voulu confier l'intégralité de son message et qui parfois ont étonné et même scandalisé leurs premiers lecteurs. Il voyait la civilisation évoluer vers le collectivisme tyrannique qui est envisagé dans ‘’En Magellanie’’ (1909) et dans ‘’L'étonnante aventure de Ia mission Barsac’’ (1920), ou vers l'anéantissement annoncé dans ‘’L'éternel Adam’’ (1910).




D’une façon générale, il fut profondément conservateur.
Il fit régner un net conformisme moral dans ses aventures, fut convaincu de la nécessité de renforcer les valeurs morales en les refondant pour les rendre opérantes dans une société où s’amorçaient de profonds changements.
La hiérarchie sociale qu'il souhaita devait réaffirmer les distinctions établies par le savoir : d'où ces ingénieurs qui commandent à une communauté d'êtres disciplinés jusqu'au mutisme. Le peuple qu’il montra ne comportait plus d'esclaves, mais ignorait la lutte des classes.
S’il fut sensible à l'éveil des nationalités qui se produisait à son époque, étant un défenseur de toutes les minorités opprimées en quête de leur indépendance, dont notamment le Québec, la Grèce et l'Irlande, on peut lui reprocher son chauvinisme et son agressivité contre I'Angleterre.
Il manifesta la volonté d'imposer des critères occidentaux au reste de la planète, affirma la suprématie des Blancs dans l'échelle humaine, se permit des traits racistes à l’égard des Noirs et des juifs, éléments qui conduisent certains éducateurs à réduire l’accès des jeunes à son oeuvre.
Lui-même éducateur, il ne fut guère favorable à une instruction complète pour tous. Il demeura satisfait du système en place, qu'il ne songea même pas à étendre aux jeunes filles.
S’il fut parfois animé d’une grande vision quasi prophétique, c’est toutefois avec timidité qu’il envisagea la cité de I'avenir. Malgré les altérations sensibles qu'il fit subir à la tradition de la robinsonnade, qu'il étendit aux dimensions d'une colonie humaine, malgré certains emprunts indiscutables au socialisme utopique (la «Nina-Ruche» d’’’Hector Servadac’’, «la nouvelle Aberfoyle» des ‘’Indes noires’’’), il n’évoqua guère l’utopie qu’avec l’agglomération à I'urbanisme moderne qu’est «France-Ville» dans ‘’Les cinq cents millions de la bégum’’, l’«Antekirtta» d’‘’En Magellanie’’, le port aéré de San Diego dans ‘’Mistress Branican’’, I'immense propriété de James Burbank gérée avec libéralisme dans ‘’Nord contre Sud’’.
Il reste qu’il posa les problèmes de I'utilisation pacifique du savoir, les progrès techniques apportant la preuve que la science n’engendre pas la sagesse, pensant après Rabelais que : «Science sans conscience n’est que ruine de l’âme».

Destinée de l’œuvre

Les ‘’Voyages extraordinaires’’ furent publiés pour un public d’adolescents, et la grande majorité de leurs lecteurs, comme ceux du ‘’Magasin d'éducation et de récréation’’, étaient des enfants et des adolescents. Aussi furent-ils, de la part de «l’institution littéraire», victimes d’un véritable ostracisme, d’autant plus que cette production était abondante, n’était pas d’un abord malaisé et se révélait le plus souvent distrayante. En conséquence, alors que Tolstoï et Tourgueniev voyaient en lui un confrère digne de leur attention, Jules Verne fut souvent considéré avec quelque dédain par nombre de ses pairs, passant, particulièrement en France, pour un écrivain mineur, écrivant dans un genre inférieur. Si l’anti-conformiste que fut Pierre Larousse lui consacra dans son ‘’Grand dictionnaire universel du XIXe sècle’’ (1876), les lignes suivantes : «M. Jules Verne créait un genre nouveau : le roman scientifique et géographique, et y apportait de rares qualités […] l’invention pour varier et dramatiser les sujets, l’observation morale, le goût et l’esprit logique pour choisir des personnages appropriés à l’action et les y diriger en maintenant leur caractère […] un art de mise en scène, un talent descriptif des plus remarquables […] Ces ouvrages pour la jeunesse ont la rare bonne fortune de plaire à tous les âges», Gustave Lanson ne lui abandonnait, dans son ‘’Histoire de la littérature française’’ (1894), qu’une demi-ligne méprisante. Jules Verne s’en plaignit : «Le grand regret de ma vie est que je n'ai jamais compté dans la littérature française.», et révéla qu’Alexandre Dumas fils lui aurait dit : «Vous auriez dû être un auteur américain ou anglais. Alors vos livres, traduits en français, vous auraient apporté une énorme popularité en France, et vous auriez été considéré par vos compatriotes comme l’un des plus grands maîtres de la fiction.» En 1915, Hubert Matthey, dans son ‘’Essai sur le merveilleux’’, considéra que son œuvre «n’est guère littéraire et ne rentre pas proprement dans le merveilleux scientifique».
Or il fut traduit en plus de deux cents langues, plus qu’aucun autre écrivain français ; l’’’Index Translationum’’ mentionne même un total de 4162 traductions ; il vient au deuxième rang des auteurs les plus traduits en langue étrangère après Agatha Christie. Il jouit donc d’une notoriété universelle, est populaire dans le monde entier, captive de nombreux publics, appartenant à tous les âges, et a ses fanatiques.
Ses soixante-quatre romans eurent une influence décisive sur de futurs explorateurs (comme Sarvognan de Brazza qui allait, de 1875 à 1882, explorer puis administrer l’Afrique ; Jean Charcot qui allait, de 1903 à 1936, faire des expéditions dans l’Antarctique puis l’Atlantique, la Manche, la mer du Nord et le Groenland ; Richard Byrd qui allait survoler le pôle Sud en 1929) ; sur de futurs ingénieurs (comme Simon Lake qui allait concevoir des sous-marins) ; sur de futurs militaires qui allaient œuvrer dans les colonies (comme Lyautey).
Il influença aussi des écrivains, comme Rimbaud, Mallarmé, Gaston Leroux, Conan Doyle, Mark Twain, Proust, Claudel, Saint-Exupéry, Arthur C. Clarke, Sartre (dans ‘’Les mots’’, il évoqua ses lectures de ‘’Michel Strogoff’’), Perec, Julien Gracq, surtout Raymond Roussel, qui, lui vouant un culte passionné, refusa de ne voir en lui qu’un auteur pour la jeunesse, le considérant comme un artiste trop profond, trop secret, trop neuf (il écrivit : «Demandez-moi ma vie, mais ne me demandez pas de vous prêter un Jules Verne ! J’ai un tel fanatisme pour ses œuvres que j’en suis jaloux […] C’est Lui, et de beaucoup, le plus grand génie littéraire de tous les siècles ; il ‘’restera’’ quand tous les autres auteurs de notre époque seront oubliés depuis longtemps.» [‘’Lettre à Eugène Leiris’’, 1921])
Il influença la science presque autant que la littérature. Nous vivons dans un monde en partie façonné par les rêves qu’il a su si bien mettre en forme dans ses romans. On donna son nom à un cratère de la Lune.
Il fut popularisé par le cinéma, ses romans étant fréquemment adaptés parce que leurs actions à grand spectacle se prêtent parfaitement aux productions hollywoodiennes. Ses personnages, surtout Phileas Fogg, le capitaine Nemo ou Michel Strogoff, devinrent des icônes de l'imaginaire populaire.

Après le purgatoire obligé où, en France, dans la première moitié du XXe siècle, ses oeuvres ne circulèrent plus que dans des éditions abrégées, parfois réécrites, il connaît à notre époque un renouveau d’intérêt et est considéré comme un écrivain pour adultes. À partir de 1960, on fit une lecture nouvelle, moins naïve, de son œuvre qui fit l'objet de recherches universitaires : analyses idéologique, mythique, psychanalytique, sémiotique ou linguistique ; étude de la vie de Jules Verne pour, par un retour aux documents fiables, la débarrasser des légendes que certains biographes eurent tendance à développer.
À partir de 1966, dix des ‘’Voyages extraordinaires’’ furent publiés dans ‘’Le livre de poche", et l’oeuvre redevint réellement populaire, reprit une grande place dans I'univers culturel.
À Amiens, on peut visiter la maison de l'écrivain, un édifice en brique et pierre, surmonté d'une tour incongrue, entre observatoire et belvédère, coiffée d'une sphère armillaire.
En 1974, l'essai de Michel Serres, ‘’Jouvences sur Jules Verne’’, marqua une étape dans l’exploration des ‘’Voyages extraordinaires’’, dont l'interprétation s'ouvrit ainsi à la réversibilité : en appliquant aux romans de Jules Verne ses propres systèmes (astronomie, théorie des jeux, géométrie, statique, mythologie), Michel Serres mit en évidence le «feuilleté» des récits, les échanges entre niveaux textuels, et les échos intertextuels.
En 1977, un chercheur trouva dans les papiers de la maison Hetzel cinq manuscrits originaux des œuvres publiées par Michel Verne que la Société Jules-Verne édita en tirage très limité : ‘’Le beau Danube jaune’’, ‘’La chasse au météore’’, ‘’En Magellanie’’, ‘’Le phare du bout du monde’’, ‘’Le secret de Wilhelm Storitz’’, avant qu’en 2005, l’éditeur québécois Alain Stanké les publie à son tour pour les faire connaître à travers le monde.
En 1981, la ville de Nantes racheta des manuscrits aux héritiers de l'écrivain. Furent ainsi publiés : ‘’Poésies inédites’’ et ‘’Voyage en Angleterre et en Écosse’’.
L'année 2005 ayant été déclarée «année Jules Verne», puisque c’était le centième anniversaire de sa mort, on put constater qu’il demeure d'une étonnante modernité, que, si l'état de la science ou de la géographie qu'il livra paraît aujourd'hui daté, désuet, dépassé, faux parfois, la forme de narration qu’il avait adoptée préfigurait les apparentes innovations contemporain, du «nouveau journalisme» américain au Nouveau Roman français, de Raymond Roussel à I'Oulipo.
En 2008, le premier exemplaire de l'ATV, un vaisseau inhabité développé par l'Europe pour ravitailler la station spatiale internationale, fut baptisé Jules Verne

Les ‘’Voyages extraordinaires’’ sont des classiques de la jeunesse, ce qui n’empêche nullement de Jules Verne d’être aussi, comme Perrault et Andersen, un classique tout court. Grâce à son imagination créatrice et à son prophétisme, à son habileté à marier le goût de l’étrange, du rêve en somme, et le souci de la probité scientifique, fondée sur certaines connaissances limitées mais vulgarisatrice, il est l’un des rares écrivains lus par les adolescents qui mérite de l’être aussi par les adultes.
André Durand

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